Une Année à Part

26 septembre 2009 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Actus, Livres

Laurence Haïm se lève. Il est 5 heures du matin à Miami. Le ciel est bleu, la mer séduisante, un véritable paradis terrestre. La journaliste de Canal+ a terminé son reportage sur la police de Miami. Maintenant, il est temps qu’elle rentre chez elle. Chez elle, c’est New York City. SA ville. La ville parfaite pour rester en éveil. La ville où l’esprit a l’interdiction de s’endormir. Il est 9H19. Assise dans l’avion à destination de sa terre d’adoption, elle voit dans le hublot cette masse noire à l’horizon. Une énorme fumée noire dans l’azur. « Qu’est ce qui brûle? ». Deux tours, une certaine idée de l’Amérique, le monde d’hier, l’humanité entière… Voilà ce qui part en fumée dans le ciel de New York ce 11 septembre 2001. Voilà  aussi ce qu’elle tente de nous raconter dans son journal de bord. Au fil des jours, face au vide énorme laissé par le World Trade Center, Laurence Haïm est aux premières loges de l’actualité. Elle contemple ce monde à la dérive. Fascinée et apeurée par ce qu’elle se plait à appeler « le monde d’après ».

September Eleven

Ce Journal d’une année à part débute quelques heures avant la tragédie du 11 septembre sur la côte ouest des États Unis et s’achève le 11 août 2002 sur la côte est des États Unis à une heure trente de Ground 0. Laurence Haïm raconte jour après jour, les faits de sa vie de new-yorkaise, de journaliste, de française made in New York. Ces lignes se lisent comme une dépêche de l’AFP. Du professionnalisme avant tout. Puis des lignes humaines et enragées viennent se glisser dans son discours. La plume remplace le sofa de Freud. Elle ne consulte pas, elle écrit. « Écrire comme une psychanalyse » afin d’exorciser les peurs, les angoisses, les incompréhensions nées un certain 11 septembre 2001.

« September Eleven », Laurence Haïm n’a que ce mot à la bouche, accroché à sa plume, elle ne s’en sépare jamais. Dans l’Amérique profonde, à Paris, en vacances en Espagne, au Moyen Orient prisonnière des attentats, il n’est question que de « September Eleven ». « A New York, il existe une nouvelle expression: September Eleven, le 11 Septembre. On parle tout le temps de September Eleven. Cela résume attentats, maladie du charbon, peur de l’attaque chimique, alertes quotidiennes et effondrement de Wall Street ». La date hante les discussions entre collègues, entre amis, entre voisins, entre inconnus. L’Amérique s’est révélée unitaire face à cette nouvelle menace née à la face du monde ce 11 septembre 2001. Cette société aux valeurs fondamentales de tolérance s’est réveillée, un beau matin, et a perdu son innocence. Au pays des rêves, le cauchemar est dorénavant possible. Il est omniprésent.

Une française made in New York

Suite aux événements du 11 septembre, la boîte mail de Laurence Haïm explose. Elle les insère dans son journal. Travail méticuleux du journaliste qui donne la parole aux avis divergents. Sens du récit où les messages viennent alimenter la pensée de l’auteur. « Ça va aller, la vie reprend maintenant! », l’indifférence des européens, leur distance vis-à-vis de l’événement, leur incompréhension face à la tragédie naissante sont exposées dans ces mails. Laurence Haïm ne supporte pas cette idée venue d’outre-Atlantique, celle qui voudrait que le 11 septembre est un drame, mais qu’il faut oublier et reprendre sa vie. Pire, il y a ces exécrables « intellectuels européens » flirtant avec l’idée, indécente, que, pour une fois, les Américains souffrent de ce qu’ils n’ont cessé d’infliger aux autres et c’est amplement mérité. Cette pensée l’ex-petite française la refuse. Ici, on se souvient de ces images découvertes en plein après-midi. Des corps dans le vide, des visages apeurés, puis ces tours en feu qui viennent s’effondrer sur Manhattan. Ce jour-là, c’est le monde qui se vit s’effondrer. En France, on se souvient de l’après, cette croisade ignoble menée vers des pays lointains, ces guerres contre le terrorisme, cette lutte continue entre le Bien et le Mal, l’administration Bush et cette bannière étoilée à la soif de vengeance.

L’œil de Laurence Haïm ne vit rien de tout cela ou alors sous un angle différent. C’est justement sur ce point que son journal est efficace. Pro-américaine, Laurence Haïm prend souvent ces traits et les accepte. Dans des séquences émouvantes, on l’imagine devant sa télévision face à cette première vidéo de Ben Laden: « Ben Laden en chair et en os à la télé. Il devient double. La new new-yorkaise dit « Fuck you. You going to pay! ». La française lui trouve une tête de sage. « Un Che Guevara de l’Islam » dit-elle. Tiraillée, Laurence Haïm l’ai aussi.

Humaine soumise à la décadence du monde moderne, prise au piège de la logique « Fuck the world » des Etats-Unis, Laurence Haïm n’en oublie pas pour autant sa première identité: journaliste. Témoignage réussit d’une vie après le 11 septembre, Journal d’une année à part se lit également comme le témoignage d’une journaliste talentueuse et travailleuse. Bercée par les bruits de CNN, les coupures de presse, les dernières dépêches, l’auteur nous immerge dans un monde parallèle: les médias. Son métier en tête, à chaque mot, chaque ligne, elle fait de ce 11 septembre un devoir personnel. Montrer la douleur, l’anéantissement, l’inadmissible. Montrer pour comprendre. Elle part à la recherche de proches de disparus, de bons scoops, de personnages aux histoires émouvantes. Son but est peut être de générer de l’audience, peut être. Mais les plus belles pages de son journal sont celle où elle rencontre la douleur. Des anonymes victimes du terrorisme des temps moderne et du modèle américain. Laurence Haïm propose à ses patrons, l’histoire de Assad, un chauffeur de taxi syrien dont la femme s’est fait arracher le voile et dont la petite fille a été giflé à l’école. Assad dit « se barricader chez lui” car il craint que les américains ne viennent le tuer car il est musulman. Cette histoire simple que la journaliste qualifie de « super histoire » démontre la complexité du sujet. Elle s’enthousiasme de sa trouvaille, l’histoire de Assad, une histoire que l’on peut supposer commune aux musulmans d’Amérique. Puis quelques pages plus tard, elle se retrouve à souhaiter que son pays aille jusqu’au bout dans sa lutte contre le terrorisme.

Laurence Haïm, ce 11 septembre 2001, a perdu à jamais son innocence et ce savoir vivre à la française. Etrangement ce même jour, elle a conquis un poste au cœur de l’action. « Avant le 11 septembre, il était question de supprimer le poste de New York, que, pendant, on s’est rendu compte de son utilité et que, maintenant, l’actualité fait que je suis indispensable. Merci Oussama?! ». Au pays des cow-boys, elle a pris conscience de l’ambiguïté d’une nation pas comme les autres. Jour après jour, elle a vu le monde d’hier mourir peu à peu à cause de deux avions fous lancés dans le ciel bleu de Manhattan. Avec humour et gravité, elle a partagé les pages de son « année à part » dans son journal. Une année qui marque le début d’une ère nouvelle. Un futur inquiétant pour deux mondes aux idées opposées. Pourtant, « il faut rebondir très vite, se concentrer sur l’essentiel, les vraies choses de la vie » et garder en tête cette phrase scotché sur son réfrigérateur, un jour de doute: « New York n’appartient à aucun homme mais c’est la ville de tous les hommes, celle du chauffeur de taxi afghan qui parle mal l’anglais, du serveur chinois ou du chanteur italien dans un restaurant de Little Italy… Ce cosmopolitisme-là est le contraire de toute forme de fanatisme. New York est la ville tour de Babel multiethnique, multiculturelle, un réduction en miniature de la variété de l’humanité. ».

Journal d’une année à part de Laurence Haïm, La Martinière.


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