Une fortune de Mer

30 septembre 2009 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Critiques, Musique

Le nouveau Miossec est arrivé. En cette rentrée 2009, le brestois a décidé de jeter, à nouveau, l’ancre sur ses terres bretonnes en emmenant dans l’aventure de ce nouvel album, un autre compatriote au talent démesuré, Yann Tiersen. Le septième disque de Christophe Miossec, intitulé Finistériens, est dans les bacs, depuis le 14 septembre. Jolie surprise de ce beau mois de septembre, il se consomme sans modération. Ou plus exactement se déguste avec plaisir, se savoure avec mélancolie et s’écoute avec vigilance. Un Miossec pas comme les autres. Ou si peu.

Tandem brestois

Finistériens. L’album ne pouvait s’intituler autrement. Réunissant deux bretons aux tons bien singuliers, il est le fruit d’une collaboration laborieuse de deux mecs à part, abîmés par la vie, certainement, mais surtout deux écorchés vifs aux charmes discrets. On se plait à imaginer un disque conçu, accoudés au bar d’une bourgade bretonne, tard dans la nuit, les deux artistes en train de refaire le monde au fur et à mesure que les bières défilent devant eux. Une expérience passionnante. Hélas, l’aventure s’est déroulée tout autrement. Dans le modeste studio parisien de Tiersen, tout d’abord, puis avec des sessions de travail, réglées comme du papier à musique. Les rôles ont été clairement distribués: Tiersen sera le talentueux homme-orchestre que l’on réduit bien souvent, hélas, à ses bandes originales si exquises (Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, Good Bye Lenin) et Christophe Miossec sera le parolier. Le tour est joué et expérimenté dans diverses salles depuis janvier 2009. Le résultat: une osmose parfaite entre deux artistes aux lignes mélodiques si particulières. Un tandem épatant réunissant deux brestois, terriens et marins tous deux, mélancoliques et nostalgiques, un musicien hors norme et un poète maudit à ne pas manquer.

« Tendre granit »

Un poète maudit s’écoute. Mais attention, il ne s’écoute plus comme on écoute de la musique de nos jours, dans une société où tout se consomme à la va vite et s’évanouit à toute vitesse dans les mémoires. Non, il mérite mieux. Finistériens ne se découvre pas en toile de fond, non, il se découvre à tête reposée, loin du chaos existentiel, avec les yeux grand ouverts sur l’absurdité de l’existence. Les oreilles des plus avertis auront la chance d’apercevoir ce Miossec pas comme les autres, unique et pourtant emprunt de ce charme si particulier des précédentes réalisations. Indéniablement, voici du pur et dur Miossec. Celui-là même que le regretté Alain Bashung se plaisait à surnommer « le tendre granit ». Celui que l’on aime, qui nous tourmente, nous bouscule et nous envoie valser avec nos incertitudes et nos tourments.

Miossec s’immisce, à nouveau, dans nos vies de petits blancs avec des mots, des thèmes et une matière bien à lui. Tout d’abord ce brin familier de nostalgie qui le poursuit depuis son premier album (Boire) avec « Seul ce que j’ai perdu ». Viennent ensuite ces éternelles interrogations existentielles qui forgent le personnage d’album en album avec « Les joggers du dimanche », un titre aux allures de jolie métaphore où les joggers courent jusqu’à en perdre haleine après leur existence, titre tellement naturaliste qu’on pourrait y entendre du Delerm. Mais un Delerm abîmé. Enfin arrivent les inoubliables regrets amoureux. Sujet emblématique de l’artiste qu’il chante depuis ses débuts: la fidélité, l’infidélité, la rupture, l’amour, le couple, le célibat… Cette fois-ci, Christophe Miossec ne lâche plus un « Je m’en vais » dévastateur avec lâcheté mais une rupture consommée « A Montparnasse » où il s’est subtilement fait « planté là sur le quai ». La quarantaine passée, Miossec demeure à jamais ce superbe salaud au lyrisme cru et au romantisme sauvage qui chantait de façon si unique « La Fidélité »: « Oh mon amour, oh mon amour/ Oh mon amour, je crève de ne pouvoir t’enlacer/ Oh mon amour, oh mon amour/ Oh mon amour, je crève de ne pouvoir te baiser ». Sur le plan amoureux, l’homme est toujours le même avouant la complexité des sentiments. Pourtant, au fil des notes et des mots, l’homme a changé. Peut-on enfin grandir à quarante cinq ans?

De l’intime à l’universel

Une nouvelle fois, Miossec s’empare de la vie et en fait son sujet principal. Une matière où il excelle, où il tangue sans cesse entre rage et désespoir, entre haine et amour. Soutenu par une orchestration lunatique hésitante elle aussi, avec habilité, entre la joie et la peine, entre les sonorités douces et amères. Miossec, ce vieux loup de mer, change de cap et grandit, en cela, pour s’ouvrir au monde et voir plus loin que son sinistre Finistère. Derrière des sujets personnels et pourtant si universels, surgissent alors la réalité d’un monde à la dérive, où soudainement Miossec abandonne la débâcle des sentiments pour les débâcles sociales qui touchent sa société de plein fouet. Apposer l’étiquette si réductrice de chanteur engagé sur l’artiste ne serait pas du tout du goût de l’homme. Candidat aux municipales de Locmaria-Plouzané, en 2008, l’artiste n’a jamais craché sur la politique et sur la nécessité de l’engagement. Miossec déclarait récemment avoir « envie de faire du naturalisme, sortir de la branlette habituelle ».  C’est chose faite. Sa rencontre avec Yann Tiersen l’a certainement amené vers des sujets plus délicats où il a fait abstraction de sa propre personne en n’étant plus acteur de ses propres chansons. Ce n’est pas la première fois que l’artiste se lance dans l’aventure fascinante du texte dit « engagé ». Celui qui a chanté « On était tellement de gauche » n’a jamais oublié ses racines populaires, il les met aujourd’hui en avant à sa façon. Ne chantant pas bêtement l’espoir d’un monde nouveau et meilleur, il s’aventure à porter un œil précis et poétique sur la situation de la société avec des textes magnifiquement portés par les ambiances éplorées de Tiersen.

Lorsque Miossec chante les désarrois amoureux ou les absurdités de l’existence, on ne peut demeurer insensible à la justesse de ses mots, à cette voix rugueuse et pourtant si attendrissante. Mais quand il s’approprie les préoccupations sociales de son temps, les couche sur le papier, les met en mots et en notes, on ne peut s’empêcher d’éprouver une douleur monstrueuse au ventre. Les mots font mal parce qu’ils prennent alors sens, parce qu’ils sont les images du 20 heures quotidien, parce qu’ils ne sont que réalité. Ces fameux « Chiens de paille » chantés par Miossec ne sont-ils pas tous ces hommes et femmes qui défilent depuis des années sur cette bonne vieille télé, des êtres licenciés, remerciés, méprisés et actuellement suicidés? Le refrain chaotique de ces « Chiens de paille » en touchera plus d’un « Travailler pour qui, pourquoi/ Pour quel résultat/ Pour quelle vie tu crois/ Donner sa vie à qui, à quoi /Pour quel résultat /Pour quel patronat ». Prophétique les textes de Miossec? Un peu plus loin les oreilles attentives s’attarderont sur ces quelques mots: « Je n’en peux plus de cette vie là/ Je craquerai avant la fin du mois ».

La bête ra(va)geuse des premiers albums ne s’est pas métamorphosée. Elle semble s’être apaisée avec douceur mais rassurez-vous, la bête furieuse n’a pas renoncé à ses complaintes gueulantes de désespoir, celles-ci mêmes qui l’ont forgé et fait connaître. Miossec, la quarantaine bien passé ne s’est aucunement attiédi. Sa parole brûle, boit, baise et étreint toujours autant. Ce nouveau Miossec vous prend à nouveau à la gorge et vous étreint avec violence, avant de vous laisser pantois avec vos propres questionnements. Réalisé à quatre mains, Finistériens, est un travail d’orfèvre où la rime est succulente, les mots parfaitement aiguisés et la mélodie agréablement maîtrisée. Une étrange sensation survient lorsque l’album des deux « finistériens » se clôt sur le doux morceau « Une fortune de mer ». Miossec y confie ne pas « trouver les mots » pour garder sa bien aimée sur quelques notes de piano et une guitare grave. Il a tellement tort. Chez lui, « la douleur est parfois magnifique » et c’est en cela que l’on reconnaît un grand artiste.

Finistériens de Christophe Miossec

Ecoutez le nouvel album de Miossec sur Deezer

Commentaires

Une Réponse pour “Une fortune de Mer”
  1. Anonyme dit :

    « Chauds sales et humides » c’était les Wampas, aujourd’hui je dirai « froids, propres et secs, miossec

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