Douloureux dedans
3 novembre 2009 par Eloïse Trouvat
Classé dans Critiques, Musique
Tout le monde se l’arrache. Les uns pour le lyncher. Les autres pour l’honorer. Certains maudissent son style de pseudo-dandy méprisant. D’autres chérissent ses poses gainsbouriennes nonchalantes. Peu importe. Chacun à son avis mais personne ne demeure indifférent au charmant mauvais garçon. Benjamin Biolay divisait, jusqu’ici. A la fois agaçant et terriblement séduisant, cet étrange type fait aujourd’hui l’unanimité en envoûtant les irrévérencieux critiques et le public avec un cinquième album, double album aux 22 titres, baptisé La Superbe. Rien de prétentieux. Juste la stricte vérité.
Douloureux dedans
Il y a des types comme ça qui déclenchent multiples détestations sous prétextes qu’ils ne rentrent ni dans la mode musicale du moment, ni dans les normes de l’instant présent. Benjamin Biolay est ce genre de garçon. Arrogance exacerbée, nonchalance surjouée, ce dandysme des temps modernes n’est pas du goût de tout le monde et de l’industrie du disque notamment. Pour preuve, son ancienne maison de disque Virgin n’a pas souhaité prolonger son contrat. Il faut dire que le dernier opus du jeune homme de 36 ans était un brin outrageant aux bonnes mœurs. Les mélodies du compositeur Biolay n’y avaient strictement rien à voir avec la traditionnelle mélodie du bonheur servie par la très classique chanson française. Biolay avec Trash yéyé (2007) avait préféré composer des mélodies délicieusement trash contant des « histoires sensuelles et sans suite » où le temps passait et l’amour physique avec. Avec La Superbe, Biolay n’a pas délaissé ses illusions perdues, au contraire elles sont sa marque de fabrique. Avec son phrasé si particulier il se plait toujours à disserter sur cet affrontement permanent entre l’être et cette douleur étrange résonnant au fond de lui.
De cette douleur insubmersible, Biolay produit une œuvre musicale surprenante où chacun s’incline. Dorénavant, la scène française devra compter avec le romantisme cru du jeune homme. La Superbe pulvérise cette pseudo-prétention quand, à l’écoute du disque, le fidèle de Biolay et le simple curieux se retrouvent happés par des mélodies envoûtantes et éclectiques de l’artiste. Les comparaisons sont dithyrambiques : verve crue à la Gainsbourg, poésie noire à la Bashung… Pendant que ses contemporains, les Bénabar&Co, subliment la vie quotidienne avec de pâles rimes, Biolay, lui, vit la nuit de toxicomanie et autres. Un art de vivre à écouter et à méditer.
Le tourbillon de la vie
Benjamin Biolay ballade son être et ses tourments sur 22 titres. Chacun de ses morceaux se révèlent incisifs et fragiles, l’artiste s’y promène tel un funambule guettant sans cesse le gouffre sous ses pas. La mort, la rupture, les fêlures ne sont jamais très loin. Biolay les frôle et s’en amuse. La noirceur chez lui apparaît soudainement « superbe » car elle est apte à faire surgir la beauté du vide des existences humaines. Le mauvais garçon continue sa route, tacle à merveille les relations sentimentales et déjoue le tourbillon de la vie avec cynisme. Il n’épargne rien, ni personne, surtout pas lui. Des confessions intimes se glissent dans chaque titre (le très gainsbourien Padam, le toxique Toxicomanie, l’autoportrait magnifique avec Ton Héritage). Biolay savoure cette « mauvaise vie » et la partage. Fidèle à son univers, il s’égare dans des complaintes amoureuses où la fin n’est jamais très loin (Tout ça me tourmente, Reviens mon amour, Miss Catastrophe). La justesse de son duo avec Jeanne Cherhal (Brandt Rhapsodie) est fracassante de vérité. Des post-it laissés sur la table de la cuisine et SMS interposés viennent écrire un magnifique et désenchanté hymne à l’amour où deux personnes s’éloignent peu à peu, la faute à la vie et à l’amour qui n’est finalement qu’un amour mort-né à chaque fois. Biolay chante cette déchéance, la déliquescence des sentiments amoureux. Avec fulgurance, il aligne les rimes sombres et éphémères, et malheureusement, malgré la douleur, on y adhère car la réalité est là.
Le mauvais garçon n’a point changé, finalement. Il est resté fidèle à lui-même, acte d’une noblesse extrème, à une époque où tout fout le camp, où il faut rentrer dans le rang à tout prix sous peine d’être égratigné. Égratigné, oui, il le fut, lui, le sale gosse de la chanson française. Trop beau pour être vrai ce garçon, disait-on. Trop surdoué, trop beau gosse, trop bobo, trop crâneur, trop écorché vif, trop toxique, trop de sexe dans ses textes, trop de noirceur et de pessimisme… Trop de tout. La perfection intrigue, pensez-vous. Mais l’artiste n’a pas délaissé ses qualificatifs de jadis, il ne s’en est pas débarassé, non, il les a travaillé, en a fait sa matière première pour aboutir à ce résultat. La Superbe est un livre ouvert sur les cicatrices, les coups et le vécu d’un jeune homme décidément pas comme les autres. Un génie de la musique, peut être, dont on voudrait que les mots ne s’arrêtent jamais de résonner. Sans faire de mauvais jeu de mots : tout simplement superbe.
La Superbe de Benjamin Biolay (Naïve)










