Du BHL en Amérique
23 novembre 2009 par Eloïse Trouvat
Classé dans Livres
L’Amérique. La simple évocation de ce pays lointain, de cet ailleurs si propice aux rêves et aux possibles, déclenche une foule d’images dans les imaginations des citoyens de ce monde. Depuis sa découverte, elle n’a jamais cessé de fasciner. Décriée et admirée, ici et là, elle demeure, malgré la mondialisation, une terre incomprise ou mal comprise. Leitmotiv de la littérature française, elle a amené les plus belles plumes sur son sol. Qui est-elle? Douloureuse question à laquelle des écrivains français ont tenté d’esquisser une réponse. Parmi eux, un certain BHL.
Road Book
Désireux d’exposer sa propre réponse sur la question américaine, Bernard-Henri Lévy est parti faire un tour outre-Altantique sur la demande d’un des plus influents magazines américains The Atlantic Monthly. Nous sommes alors en 2005, plus rien ne va au pays des cow-boys. Le 11 septembre, l’Afghanistan, la guerre en Irak, les événements se succèdent, se ressemblent et font des Etats-Unis : un Etat de disgrâce. Le plus people des philosophes français part donc à la rescousse de la bannière étoilée. Il y a presque deux siècles maintenant, un autre philosophe français de renom était parti à la conquête des States. Non pas pour redorer le blason de cette nation en péril mais pour y dénicher les fonctionnements d’une nation où primait la liberté. Nous sommes alors en 1833, Alexis de Tocqueville publie De la Démocratie en Amérique. Philosophique, littéraire et politique, cette œuvre est devenue un ouvrage de référence sur la question américaine. American Vertigo, malgré ses efforts considérables, n’entrera point dans l’histoire comme son prédécesseur.
En 1833, les Etats-Unis sont, pour Tocqueville, un formidable laboratoire qui lui permet d’analyser les principes démocratiques à une époque où la France n’a pas encore trouvée les institutions idéales. En 2006, les Etats-Unis ne sont plus cette espace fantastique sur lequel on s’émerveillait jadis. La démocratie en Amérique se retrouve de plus en plus contestée malgré la bonne volonté de BHL à nous démontrer le contraire. L’auteur se veut le digne héritier de Tocqueville et se donne un mal fou à marcher sur la voie du grand philosophe. Hélas, malgré une introduction aux élans philosophiques et sociologiques, le développement s’égare dans des descriptions talentueuses mais dépourvues de toutes explications des événements. Formidable « road-book », American Vertigo se lit comme un roman et non comme un essai.
L’Amérique est autre
Sous la plume de BHL, on croise toute une Amérique, celle des célèbres et celle des petites gens, la plus touchante certainement. Malgré la pauvreté du débat, des recherches sur le vacillement de la démocratie en Amérique, BHL joue à merveille le rôle de reporter. Du visage inconnu de la veuve de guerre aux visages célèbres de Woody Allen ou Sharon Stone, tous parlent pour lui. L’auteur se contente de se promener dans tout le pays, des bordels du désert américain aux beaux quartiers new-yorkais, des inhumaines prisons américaines au Mont Rushmore, il traverse les qualités et défauts de ce pays unique sans les approfondir réellement, sans en chercher les causes et les conséquences (une crise mondiale peut être, non?). Le lecteur se console avec des descriptions éloquentes et plaisantes à lire où, hélas, l’auteur oublie de s’effacer de temps en temps, de faire abstraction de sa personne et de ses opinions. Face à un tel spectacle, BHL est un essayiste bien trop sage pour s’élever contre les défauts d’une Amérique puritaine. Son propos se complait dans la nuance : l’armée américaine a comme, dans tous les pays du monde, un visage contradictoire, les prisons américaines sont des endroits honteux mais la peine de mort n’est jamais abordée comme honteuse… BHL ne se veut pas à l’origine des vérités qui dérangent. Non, il ne souhaite pas se salir les mains. Il observe et nuance et c’est déjà beaucoup. On lui notera une qualité prophétique avec ce passage intitulé le « Clinton noir » où il rencontre un certain Barack Obama dont il écrit « Il faudra se souvenir de ce nom. Barack Obama. Le premier noir a avoir compris qu’il ne fallait pas jouer sur la culpabilité mais la séduction ». Ces quelques mots écrits en 2005 ne laisse pourtant aucunement entrevoir l’avènement d’un Yes, we can dans le reste de l’essai.
Curieusement ce voyage en Amérique prend des tournures finales de road-movie où les préoccupations sociologiques et politiques restent en suspens. Une fois le livre dévoré, il subsiste cet étrange goût d’amertume. La sensation d’avoir été dupé. D’avoir vu un jolie exercice de style mais aucune véritable matière à penser. La verve complexe du philosophe Tocqueville avait pour mérite à la fin d’être passionnante et enrichissante. On ne peut en dire de même du philosphe BHL.
American Vertigo de Bernard-Henri Lévy. Grasset.










