Voyage d’Orient
16 décembre 2009 par Eloïse Trouvat
Classé dans Livres
© Arnaud Février/Flammarion
En 2004, un jeune auteur provoque la littérature française avec un énième débat sur la valeur de la fiction. Florian Zeller n’a alors que 25 ans. En plein chaos mondial, il remporte le Prix Interallié pour son troisième roman : La Fascination du pire. Une plongée captivante et inquiétante dans les bas-fonds du Caire, où le lecteur s’interroge autant que l’auteur sur la violence du monde d’aujourd’hui et sur l’art du roman.
La première page est un avertissement : « Ce livre est une fiction : la plupart de ce qui est dit est faux; le reste, par définition, ne l’est pas non plus ». Inquiétude. Dans quoi sommes-nous embarqués? A priori, nous embarquons, dès la page suivante, dans un avion à destination du Caire accompagnés d’un écrivain français (le narrateur) et d’un écrivain suisse (Martin). Ils partent assister à une série de conférences autour de la littérature française sous l’égide d’un Ministère quelconque. Dès le départ, le regard anecdotique du narrateur séduit l’esprit pour ses apartés familières, que l’on connait si bien pour les avoir nous-mêmes honteusement pratiqués. « De nos jours, c’est regrettable, les djellabas, les voiles et les avions donnent de drôles d’idées » lâche le narrateur d’un œil désabusé. Les deux auteurs sont coincés dans un avion après un certain 11 septembre, un guerre en Afghanistan et une débâcle mondiale où l’on parle à tout va « d’axe du mal ». Leur séjour dans les bas-fonds du Caire, à côtoyer la misère sexuelle de l’Orient et les fantômes des grands voyageurs littéraires d’autrefois, vont les amener à vivre une histoire folle et porteuse de questionnements inavouables par les temps qui court.
À l’époque de sa sortie, La Fascination du pire défraya la chronique. L’auteur se penchait sur un sujet d’actualité jugé « trop brûlant » et mélangeait les ingrédients sulfureux: le sexe, l’Orient, l’Occident. « Rien de mieux pour faire vendre » criera la critique qui s’évertuera à penser que Florian Zeller ne cherchait qu’à choquer les lecteurs. Quelques années plus tard, la lecture de ce roman s’avère fascinante parce qu’elle aborde des pans de notre histoire commune, complexes et consternants. Les personnages esquissés sont des occidentaux baignés dans un univers ultra-consommateur en tous genres. Lorsque ceux-là partent en pleine nuit à la conquête d’un Caire mythique, conté notamment par Flaubert dans sa correspondance, ils s’égarent dans un « désert du sexe » d’après les propres mots de Martin. C’est par lui que l’inquiétude s’immisce dès les premières pages. Suite à une altercation avec deux égyptiennes, qu’il prend malencontreusement pour des prostituées, le narrateur l’observe : « Il était furieux. Et j’ai vu dans son regard quelque chose de très menaçant, une haine, m’a t-il semblé, non pas contre ces deux filles mais contre l’humanité toute entière ». Alors que Martin s’obstinera à chercher le sexe promis par les pages des Milles et une nuit le narrateur, lui, observera son absence désastreuse et en tirera quelques conclusions. « Après des siècles de frigidité, d’ailleurs assez relative, l’Occident s’était peu à peu libéré de sa morale religieuse et de sa pudibonderie sociale », l’Orient, quant à lui, s’était enfoncé dans le gouffre de la morale religieuse.
Un roman contemporain
Au retour de leur voyage emprunt d’exotisme, Martin publiera un court roman sur leur escapade orientale. « Un roman réaliste, très contemporain, sans détour poétique ni réelle écriture, exactement ce que je n’aimais pas en littérature » commentera le narrateur après l’avoir lu. C’est ici que commence la complexité astucieuse de ce roman si particulier, reprenant une idée classique de la littérature : le roman dans le roman. Suite à la sortie de son livre, Martin sera victime d’un lynchage médiatique et de menaces diverses qui causeront sa perte, sous l’œil médusé de son compagnon de voyage. Une mise en abime perspicace quand on connait l’accueil fait au roman de Florian Zeller à sa publication. Ainsi, par un récit aux inquiétants parfums d’Orient, l’auteur provoque l’opinion en adoptant un ton subversif à la Houellebecq. Il s’amuse à percuter la pensée occidentale en plaçant le concept de roman au cœur de son intrigue. Dans la bibliothèque d’un ami, le narrateur relèvera une phrase gribouillé dans un ouvrage de Flaubert : « Un bon écrivain est celui qui nous amène précisément là où nous n’avons pas envie d’aller ». La phrase illustre parfaitement tout le roman. L’auteur emmène son lecteur très loin, au-delà du consensus habituel, en évoquant des convictions dérangeantes, pour son temps, sur l’islam, la frustration sexuelle, l’Orient et l’Occident. Or ces convictions sont-elles réellement celles du jeune auteur? Telle est la question que soulève l’écriture de Florian Zeller, qui ne cesse de jouer jusqu’à la dernière page avec cette ambiguïté. Une écriture fascinante parce qu’elle expose le pire.
La Fascination du pire de Florian Zeller (Flammarion)










Très bel article. J’ai lu ce roman il y a déjà quelques années, mais j’y repensais ces derniers jours à cause du débat sur l’interdiction éventuelle du port de la Burka. L’article ressitue ce roman dans son contexte traumatique post-onzeseptembre, et je pense que c’est tout à fait judicieux : « La Fascination du pire » est une radioscopie assez complexe de cette époque autour des questions du sexe, de la religion, de la consommation, des médias et, au milieu de ce chaos, de la place accordée à la fiction. Dans mon souvenir, pourtant, ce n’était pas un livre vraiment provocateur (mais il faudrait que je le relise). J’avais au contraire l’impression que l’auteur était parfois trop prudent (ou trop malin) et qu’il se contentait de suggérer les problèmes qu’il aurait pu dénoncer. En même temps, cette suggestion provoque justement un malaise : on ne sait plus sur quel pied danser et quoi penser de tout ça. Une chose est certaine, c’est un excellent roman!