Chroniques de l’autre côté du périph’

22 janvier 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Livres

À 33 ans seulement, Samuel Benchetrit décide d’entamer l’écriture de son autobiographie aux légers accents de fiction. Une autobiographie programmée en cinq tomes intitulée Chroniques de l’asphalte dont le premier volume date de 2005. Acte précoce, que certaines mauvaises langues taxeront de prétentieux, l’écriture de ces mémoires sur la vie de l’autre côté du périph’ débordent de situations amusantes et rocambolesques sur lesquelles l’auteur porte un regard infiniment tendre.

Peut-être avez vous déjà croisé la jolie gueule de Samuel Benchetrit sur quelques plateaux de télévision. Il faut avouer que les médias l’adorent. La cause ? Son allure de beau brun ténébreux et son style d’artiste mystérieux de la rive gauche. Or, sachez que l’image renvoyée par les médias est complètement faussée. Quand on se décide à se laisser surprendre par l’œuvre à part de cet homme, on se plait à découvrir un artiste complet dissimulé derrière une belle gueule. Touche à tout de talent, Samuel Benchetrit multiplie les étiquettes et les arts. À la fois dramaturge, réalisateur, metteur en scène et auteur, l’homme adopte un «parler vrai» pour créer une œuvre original, emprunte de réalisme et d’ironie glaçante sur les choses de la vie et les inepties qui vont avec.

C’est avec ce «parler vrai», qu’il signe le premier tome de son autobiographie. Baptisée Le Temps des tours, cette première esquisse du personnage n’est autre que le temps de l’enfance. Une enfance vécue dans une de ces grandes tours de béton qui sévissent à la périphérie parisienne. Une jeunesse passée les yeux rivés sur les voisins et leurs quotidiens. D’une façon comique et profondément sincère, l’auteur emmène son lecteur à la rencontre de ces petites gens au quotidien ordinaire qui vivent dans un univers de béton. Benchetrit guide son lecteur dans la tour HLM de ses 10 ans. De la cave au toit, en passant par les différents étages et même par l’ascenseur (quand celui-ci n’est pas en panne), le petit Bench’ (diminutif de l’auteur quand il était gamin) nous fait croiser une pléiade d’anonymes aux histoires touchantes et amusantes. Au 1er étage, il y avait Monsieur Stern et ses problèmes d’ascenseur. Au 2ème, la famille Bouteillé et ses problèmes d’argents. Au 3ème habitait Peter le frimeur. Au 5ème logeait Nathalie Lafine et ses 150 kilos. Cette tour du Val-de-Marne était peuplée de personnages incroyables malgré la banalité de leur quotidien. Des personnages sur lesquels, l’auteur pose un regard d’enfant. Certainement, le regard le plus juste qui existe. Les yeux du petit Bench’ laisse alors entrevoir une émotion particulière. Celle d’un monde inventée de toutes pièces, où la banlieue se transforme en paysage fantastiquement idyllique, loin des clichés et images sordides qui viennent sans cesse la hanter. Véritable choix artistique, sa vision et son écriture de la banlieue est un hymne d’amour pour ce territoire laissé à l’abandon. Un territoire aux allures de «théâtres à représentation unique et aux spectacles parfois étonnants».

Ces premières chroniques que l’on juge autobiographiques aux premiers abords ne sont finalement qu’une auto-fiction judicieusement enrichit de situations extrapolées. Ainsi, Samuel Benchetrit s’imprègne de ses souvenirs d’enfance pour en faire une matière à créer des scénettes pleines de drôlerie et de tendresse sur la banlieue. La plume du petit Bench’ n’est pas littéraire, elle se veut enfantine, accessible à tous et d’une simplicité étonnante. Avant tout efficace, son écriture se révèle véridique en abordant de front, sous les regards des gamins de la cité, les maux qui rongent leur lieu de vie. La drogue, le racisme, l’échec scolaire, le désespoir qui émane de la banlieue s’inscrivent dans le décor de manière parfaitement anodine. À chaque pages, ces maux sévissent. Issus de la banlieue des années 80 et 90, celle de Samuel Benchetrit, ils s’avèrent être d’une désarmante actualité.

Sans misérabilisme et avec sincérité, Samuel Benchetrit livre, avec sens de la répartie, les premières années de sa vie dans le Val-de-Marne. Celui qui décida d’entreprendre ses mémoires à un âge précoce n’est aucunement prétentieux dans sa verve. La lecture de ces chroniques vient corrompre l’image archétypale du bobo de la rive gauche. Le petit Bench’, d’origines juives, a grandit loin des beaux quartiers où il vit aujourd’hui. Et contrairement à d’autres, il ne l’a point oublié. Ces Chroniques de l’asphalte en sont la preuve ultime. Drôles et absurdes, elles s’évertuent à peindre d’une manière nouvelle l’univers chaotique de la banlieue parisienne et s’attachent à faire preuve d’un amour profond pour ces gens qui vivent de l’autre côté du périph’. Des gens que le jeune Bench’ a dû quitter, à l’aube de ses 16 ans, pour partir à la conquête de la capitale comme assistant photographe. Avant son départ, ses amis de galère lui offrirent un appareil photo dernier cri (dérobé au studio photo du quartier). De cette dernière connerie d’adolescent, Benchetrit garda pour souvenir une ultime photographie de la banlieue qui s’étendait devant lui : « L’impression qu’au moment de déclencher, les immeubles, le béton, les néons, les rideaux de fer, les graffitis, les terrains vagues, les usines, les gens et le monde tout entier s’engouffreraient en moi. CLIC ».

Chroniques de l’asphalte, Tome 1 de Samuel Benchetrit (Julliard)
Disponible également le Tome 2 chez Julliard

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