Il était une fois un Petit Prince
26 janvier 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Livres
Peut-être, vous êtes vous aventuré, dernièrement, dans une salle obscure pour voir l’onirique Gainsbourg (Vie Héroïque) de Joann Sfar. Peut-être alors avez-vous ressenti, vous aussi, le besoin irrépressible de découvrir l’œuvre qui se cache derrière cet homme aux audaces ennivrantes. Et si, comme nous, vous avez pris conscience de l’habileté de l’artiste à raconter les mythes du patrimoine français c’est sans hésiter que vous vous précipiterez sur sa version du Petit Prince, inspiré par l’œuvre de Saint-Exupéry. Une formidable occasion de découvrir la plume de Saint-Ex par la plume de Joann Sfar.
L’aventure remonte à l’année 2007. Gallimard Jeunesse ouvre une nouvelle collection baptisée «Fétiche». Elle a pour noble but de rapprocher les genres et d’abattre les frontières entre le monde de la bande dessinée et celui de la littérature. En offrant la possibilité d’une re-découverte des classiques de la littérature française par des auteurs de bande dessinée, Gallimard entre dans une volonté de diffusion massive d’œuvres connues ou, injustement, méconnues. Le dessinateur Joann Sfar accepte la mission : s’approprier une œuvre avec ses outils de prédilection : le dessin, les cases et les bulles. Avec une sincérité émouvante, il se réapproprie le conte de son enfance : Le Petit Prince. L’auteur, maintenant, c’est lui.
1943. Le monde est à feu et à sang. À New York, Antoine de Saint-Exupéry publie Le Petit Prince, l’histoire d’une rencontre entre un pilote perdu en plein désert et d’un enfant tombé du ciel. Le succès est immédiat. Les américains y perçoivent une jolie réponse de la démocratie aux totalitarismes venus de l’est. Le reste du monde, quant à lui, s’éprend d’amour pour ce petit prince blond aux yeux bleus et lui permet de devenir un phénomène littéraire universel. Sous sa douce apparence de conte pour enfant ( l’auteur aurait aimé débuté son ouvrage par le fameux « Il était une fois »), Le Petit Prince recèle de poésie et de philosophie
dissimulées. Ce sont ces petits bijoux d’humanité qui peuplent l’adaptation en bande dessinée de Joann Sfar. Chaque bulle de cette audacieuse entreprise offre un instant de sublime contemplation. Chaque dessin, au delà des mots qu’il engendre, amène cette contemplation par un trait unique. La réflexion est nécessaire dans le monde de ce petit prince. Sfar s’attache à cette nécessité et la fait devenir leitmotiv : avoir une réflexion sur la vie et ses questions fondamentales.
Tout au long de son aventure à travers les étoiles, le Petit Prince se lance à la quête du bonheur, de l’amitié et de l’instruction. Le lecteur en le suivant fait de même. Volant d’une bulle à l’autre, il accompagne ce gamin attachant tout en ignorant la finalité de ce voyage. Il se surprend même à devenir ce Petit Prince. Ne serait-ce pas même « redevenir » ce Petit Prince que nous avons tous été enfant? Alors que Sfar dessine un désert rayonnant de silence, propice à l’introspection, Saint-Ex met dans la bouche de son Petit Prince sa propre pensée : « Les hommes s’enfournent dans les rapides, mais ils ne savent plus ce qu’ils cherchent. Alors ils s’agitent et tournent en rond ». Pour parfaire la pensée de l’auteur, Sfar fait voler l’enfant, avec insouciance, d’un personnage à l’autre : un roi, un vaniteux, un buveur, un businessman, un allumeur de réverbère, un géographe. La condition humaine dans toute sa complexité se retrouve prisonnière des cases de la bande dessinée. Exposée dans ses travers les plus sombres. « Les grandes personnes sont bien bizarres » lâche le gamin avec toute la franchise de son âge. Un triste constat que Sfar semble partager. Il insiste sur les traits de ses personnages rocambolesques, croisés ici et là, il prend le temps de s’arrêter sur ses êtres humains et ses visages désenchantés. Chose inédite chez le dessinateur : la mélancolie et la tristesse s’immiscent à la perfection dans son dessin.
Fidèle à l’œuvre de Saint-Exupéry, Joann Sfar a innové dans sa narration. Une narration par l’image, où le dessin promulgue des sentiments que l’on imagine durs à concevoir. Les larmes, la tristesse, la mélancolie, la mort ne seraient-ils pas en bande dessinée, comme au cinéma, des expressions dures à croquer? Le dessinateur exprime de manière surprenante ces émotions qui demeurent au fondement même de l’œuvre de Saint-Exupéry. Loin de la mièvrerie enfantine, son Petit Prince est d’une modernité audacieuse. Flânant avec magie entre l’onirisme et le réel, son dessin atteint une plénitude bouleversante. Tout comme l’aviateur égaré en plein désert, le lecteur comprend enfin qu’un enfant sommeille encore en lui et qu’il ne demande qu’à se réveiller pour voir éclore un autre monde.









