Camus ou la juste révolte

8 février 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Livres

4 Janvier 1960. Nationale 6, une Facel Véga roule à vive allure. Quelques secondes plus tard, la Facel Véga percute un platane pour finir dans le décor d’une campagne silencieuse. L’écrivain Albert Camus n’est plus. Une certaine conception de la vie s’en est allée avec lui, dans cette accident tragique. Cinquante ans ont passé depuis le drame, et son nom est resté à jamais ancré dans la noble sphère des grands écrivains français. Il n’a même jamais été autant question de lui. Étonnamment d’actualité, son œuvre est un véritable triomphe en livre de poche (L’étranger s’écoule, chaque année, à 180 000 exemplaires). Gallimard profite donc de l’anniversaire de sa mort pour rééditer classiques et inédits. Parmi eux : Les Justes. Une pièce magistrale sur l’engagement politique et les déboires de la révolution. Un texte fort qui renferme dans ses lignes, l’amour incommensurable de Camus pour l’homme et la vie.

« En février 1905, à Moscou, un groupe de terroristes, appartenant au parti socialiste révolutionnaire, organisait un attentat à la bombe contre le grand-duc Serge, oncle du tsar. Cet attentat et les évènements tragiques qui l’ont précédé font le sujet des Justes ». C’est ainsi que Camus présente sa pièce pour la première fois en 1949, sur la scène du Théâtre Hébertot. Au lendemain des atrocités commises par la main de l’homme durant six ans de guerre mondiale, Camus livre, avec Les Justes, une pensée profonde sur l’engagement politique et les choix qu’il implique. La révolution contre la tyrannie du tsar n’engendre t-elle pas la naissance d’un nouveau despotisme où le justicier deviendrait assassin? Telle est la question esquissée par l’écrivain à travers cinq actes poignants, où la force des mots de ces révolutionnaires, amène une vraie réflexion sur les limites de la révolution.

Annenkov, Stepan, Dora, Kaliayev et Voinov sont les personnages principaux de cette pièce. Révolutionnaires dans l’âme, leur but est d’exécuter le grand-duc par une bombe fabriquée par Dora et jetée sur la calèche du grand-duc par Kaliayev. Par ce geste, ils visent tout simplement à atteindre le symbole suprême de la tyrannie qui règne en Russie. Hélas, la première tentative d’attentat échoue: la présence d’enfants dans la calèche empêche Kaliayev de jeter la bombe. Cet événement met à jour divers sensibilités au sein du groupe où il est pourtant sans cesse question de fraternité : « Nous sommes tous frères confondus les uns aux autres tournés vers l’exécution des tyrans pour la libération du pays. Nous tuons ensemble et rien ne peut nous séparer » répète leur chef Annenkov. La situation permet alors à Camus d’exposer deux types d’engagement bien distincts. Il y a tout d’abord l’engagement de Stepan, qui après un séjour au bagne, s’est vu retiré la force d’aimer et ne possède plus que celle de haïr. Stepan perçoit la révolution comme un déchainement de terreur sans limites. Les actes se succèdent et dévoilent un personnage dépourvu d’amour pour ses semblables, ne comprenant aucunement le refus de Kaliayev a tué des enfants pour la cause, il prononce cette phrase terrifiante : « Je n’ai pas assez de coeur pour toutes ces niaiseries. Quand nous déciderons à oublier les enfants ce jour-là, nous serons les maîtres du monde et la révolution triomphera ». Kaliayev, surnommé Le Poète, n’est aucunement d’accord avec les convictions de Stepan. Il représente l’autre forme d’engagement. Spontané, Kaliayev n’a pas oublié, contrairement à certains de ses camarades, la simple idée de bonheur, il s’y refuse. « Comme eux je crois à l’idée. Comme eux je veux me sacrifier. Moi aussi je voudrais être adroit, taciturne et efficace. Seulement la vie continue de me paraître merveilleuse » confesse t-il à Dora. Camus par le visage de Kaliakev semble dévoiler sa propre conviction de l’engagement, celle dont il fera preuve toute sa vie : un combat acharné à dénoncer l’injustice où qu’elle soit.

Il est impossible d’aborder la lecture des Justes de Camus sans penser aux Mains Sales de Sartre. Aujourd’hui encore, on s’acharne à opposer les deux titans français de la philosophie alors que leurs œuvres s’avèrent être d’une superbe complémentarité, un dialogue permanent entre deux penseurs talentueux. Ainsi, Les Justes est une forme de réponse aux Mains Sales. Deux hommes aux avis divergents écrivent en pleine débâcle mondiale, à seulement un an d’intervalle, une pièce sur l’homme et l’idéologie. Chacun y conçoit un personnage bâti sur ses propres convictions (Hugo chez Sartre et Kaliayev chez Camus), et avec seulement cinq actes d’une force dialectique incroyable (chez Sartre comme chez Camus) chacun réussi à apporter sa propre vision de l’engagement et de la vie. Ainsi chez Sartre, il n’y a qu’un seul et unique but : faire triompher les idées et peu importe le moyen (« Moi j’ai les mains sales jusqu’aux coudes, crie Hugo, je les ai plongées dans la merde et dans le sang »). Tandis que chez Camus s’exprime, malgré un refus catégorique du despotisme, une conception de la révolution avec des limites. Celle-ci ne doit aucunement  s’imposer par le sang et les larmes (« La révolution bien sûr, dit Kaliayev, mais la révolution pour la vie, pour donner une chance à la vie! »). Les deux textes tourmentés des deux philosophes amis (ennemis selon la période) se rejoignent sur les questionnements fondamentales suggérés, par la force des mots, aux pensées des lecteurs. Comment l’Homme peut-il accepter la violence du révolutionnaire et ne pas la mettre au même plan que celle de l’oppresseur? Question indéfiniment d’actualité…

Les Justes de Albert Camus (Gallimard)

Les Mains Sales (Gallimard)

Les Justes en représentation du 19 Mars au 23 Avril 2010, au théâtre national, La Colline, Paris.

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