Comme dans une chanson française

10 février 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Critiques, Découvertes, Musique

Son nom est sur toutes les lèvres des amoureux de la chanson française. Peut-être ne l’avez vous pas encore croisé, lui, qui écume les petites scènes parisiennes depuis quelques années maintenant. Toutefois vous l’avez certainement entendu, ici ou là, avec son single époustouflant baptisé France Culture. Avec sa verve enchantée et désœuvrée, le trentenaire Arnaud Fleurent-Didier lève le voile, avec humour, sur le héros paumé qu’il est. La Reproduction, son beau disque à l’éloquence bien française, incarne la traditionnelle jolie surprise musicale du début d’année.

Derrière son piano, Arnaud Fleurent-Didier à des beaux airs de gendre idéal, il faut dire qu’il est le prototype même de ces fils de bonnes familles que les mères chérissent tant. Né à Versailles en 1974, sous un règne très giscardien, le jeune homme grandit dans une famille aimante, aux ancêtres communistes dont la descendance a viré à droite. Bonne famille donc à la mémoire courte, jeunesse en province, quelques enseignements sur le modèle libéral et démocratique, aucun commentaire par contre sur Marx ou Mai 68, beaucoup d’amour sans doute et un diplôme d’ingénieur en poche. Telle fut son existence avant de devenir artiste et d’entrer dans cette société du spectacle, dont sa famille ne lui avait jamais parlé. Avec ce très sage parcours, Arnaud Fleurent-Didier finance son propre label French Touche et signe en 1998 son premier album, Chansons Françaises, sous le pseudonyme (peu raffolant) de « Notre-Dame ». La pochette est digne d’un autre siècle, d’un temps d’après-guerre, avec ses vieux bouquins qui transpirent le passé et ses lettres capitales aux couleurs patriotiques, mais il faut apprendre à voir plus loin que les clichés. N’est-ce pas?

Arnaud Fleurent-Didier, lui, malgré une éducation sclérosée, a appris à voir plus loin. Explorant la chanson française comme certains explorent les albums photos de leurs grands parents, il part à la conquête d’un passé inavouable ou majestueux, des origines des hommes et de leurs tourments, des choses qu’on ne se dit pas et qu’on aimerait tant se dire. S’inscrivant dans la lignée de ces chanteurs à la gueule d’ange et au phrasé parfaitement agencé, il insuffle des nouvelles dimensions à la chanson française et crée un véritable beau disque bercé entre des airs électro et pop. La Reproduction est l’œuvre d’un enfant du siècle, un énième trentenaire talentueux aux soucis et questions concernant la reproduction dans toute sa diversité (sociale, sexuelle ou politique). Dans ces 11 titres flânent des airs délicieusement tragiques. France Culture, son premier single, témoigne parfaitement de cette tragédie commune, qui n’est pas seulement celle des trentenaires des classes aisés. Avec une écriture de génie, Arnaud Fleurent-Didier dresse le tableau (peu glorieux) d’une éducation de bonne famille sous les années Giscard. Le bilan est indéniablement tragique et à la fois emprunt d’un belle mélancolie. Avec une orchestration très pop, ce premier titre est un retour dans un passé curieusement complexe, dont chacun aimerait connaître les causes et les conséquences pour mieux avancer vers l’avenir. La Reproduction interroge avec drôlerie, les mémoires sélectives et collectives, les erreurs et engagements de chacun (Mémé 68). Avec modernité, la prose de Arnaud Fleurent-Didier bouleverse la gentille et proprette chanson française, la mixe avec des atmosphères de jadis (la comparaison avec Polnareff s’impose même si il préfère revendiqué l’atypique Pierre Vassiliu) et la ravive avec des questions pertinentes d’aujourd’hui. D’une étrange actualité, ce disque évoque les idées et les convictions complexes d’un trentenaire, sans en oublier le tas de questions sur l’amour (Imbécile heureux), la famille (Si on se dit pas tout), l’engagement (Pépé 44). Avec un parlé chanté très tendance, Arnaud Fleurent-Didier compose un inventaire, sans complaisance, de nos modestes interrogations inter-générationnels et aborde, avec humour, la nécessité de transmission. « Y a tellement de trucs que l’on ne se raconte pas » lâche sa petite voix. Pas faux.

Il est sûr et certain que les petites histoires contées par ce jeune homme ne sont pas prêtes de s’éteindre tellement sa dramaturgie musicale est un petit bonheur pour les oreilles et les idées. Par certains morceaux, Arnaud Fleurent-Didier rappelle les airs merveilleusement cinématographiques d’un Delerm errant dans les rues de Paname. Arnaud Fleurent-Didier va, lui aussi, au cinéma (Je vais au cinéma) et de son phrasé se dégage une énergie purement cinématographique, qu’on aime à suivre de la Place Clichy à la rue Batignole, et qui n’est pas sans procurer les mêmes plaisirs et petites joies quotidiennes qu’une bande originale composé par Michel Legrand pour un film de Jacques Demy. Entre une désillusion et une amourette, un son French touch et un air de nouvelle chanson française, Arnaud Fleurent-Didier signe le disque d’une fin de décennie, d’un être paumé dans une société sacrément amochée. Et pourtant, lorsque le disque se termine, il s’y dégage une furieuse envie de vivre.

France Culture, le clip

Arnaud Fleurent-Didier, le myspace

Arnaud Fleurent-Didier, le site officiel

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