La Vie devant soi
24 février 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Livres
Trente ans après le suicide de ses parents, le fils du romancier Romain Gary et de l’actrice Jean Seberg s’empare de la plume pour raconter « ses morts ». Dans ce récit touchant, où s’entre-mêlent bribes d’autobiographie et de fiction, Alexandre Diego Gary sollicite les souvenirs des êtres qu’il a tant aimé et qu’il a tant redouté de rejoindre. Avec S ou l’Espérance de vie, il signe un tendre témoignage, à l’intensité poignante et à la pudeur désarmante.
Il est le fils de deux suicidés célèbres. La douce progéniture d’un auteur filou, à la double identité et au double Goncourt, et d’une éternelle adorable petite vendeuse de journaux déambulant sur les Champs-Élysées sous l’œil de la Nouvelle Vague. Le petit garçon de ce couple phare des années 60, aujourd’hui âgé de 47 ans, ouvre, non sans difficulté, sa besace aux souvenirs. « J’ai des choses tristes à écrire » confie t-il à ses lecteurs avec douleur. Des choses tristes émanant d’un passé lointain à jamais vivace dans sa mémoire. « Silence les morts, écrit-il, malgré tout le respect que je vous dois. Maintenant c’est à moi de prendre la parole. Laissez-moi juste en toucher un mot. De toi, d’elle, de moi. ». Maintenant le fiston doit prendre la parole avec force et courage, il doit affronter son alphabet funéraire afin de ne pas périr avec lui, il doit faire face aux mensonges abjects qui ont suivi la mort de ses parents, il doit en finir avec les biographes macabres sur les traces de sa mère, les questions pesantes et tous les événements qui feront à jamais de lui un accidenté de la vie.
« C’est dégueulasse! » lâchait Jean Seberg devant la caméra de Jean-Luc Godard il y a bien longtemps. La réplique culte de sa mère n’a jamais quitté Diego Gary. Le récit, quant à lui, est-il dégueulasse? C’est la question qui ne cesse de tourmenter ce narrateur inconsolable, et son double baptisé Sébastien Heayes, avec lequel il entretient des querelles sur l’indécence et l’impudeur d’un telle entreprise. L’écriture de soi est un vaste sujet, peuplée de pièges sournois, auxquels échappe Diego Gary. Ses maux, il les manie à la perfection, leur évitant au passage un pathos larmoyant. Entre deux icônes insurmontables, ce petit être tout frêle se dresse tout doucement. Avec la rage des mots, utilisés jadis par son père, il s’abandonne aux anecdotes intime
s et dessine ces douleurs communes. Les mots alignés par Diego Gary ont le mérite d’aspirer à dire la vérité. Sans complaisance, il se montre en homme anéanti au milieu des tableaux, des livres et des photos, prisonnier d’un mausolée familial pesant. Une mère considérée comme une nymphomane par l’époque étriquée, et qui n’était autre qu’une bonté divine, « pain du partage » selon les propres mots de l’auteur/fils. Un père, grand gentleman, à la vie riche, abondante et multiple dont rien ne laissait présager le suicide.
Au-delà de tous ces êtres aimés et disparus, Diego Gary se dessine, sans excuse, une âme de séducteur. De ce besoin vital de séduire, on voit apparaître une filiation claire et nette avec une mère qui ne trouvait qu’une manière de se raccrocher à la vie : enlacer un homme. Diego Gary, lui, a besoin d’enlacer des femmes pour se sentir vivant. Frénésie sexuelle et désastres amoureux planent sur le récit. Ces cataclysmes sentimentaux écrivent les plus beaux passages de cette auto-fiction et reflètent éternellement le visage de deux êtres mythiques. Le visage de deux parents dont la progéniture ne guérira point.
Diego Gary ouvrait son récit par cette tragique vérité : « Mon existence ressemble à une succession de mots rayés jusqu’au sang, biffés jusqu’au la moelle ». Sans doute a-t-il cherché en racontant sa propre histoire à soulager cette vie pleine de ratures incorrigibles. Ce qui est sûr c’est que cette succession de mots rayés jusqu’au sang est passionnante. Passionnante de douleurs intenses et de tragédies inconsolables. Passionnante d’hommage aux êtres aimés. Passionnante parce que ce petit orphelin a enfin compris, aujourd’hui, qu’il avait la vie devant lui.










Très intéressant, comme billet ! Etant une fan inconditionnelle de Romain Gary (de ses auto-fictions en passant par ses écrits sous le pseudonyme Emile Ajar à ses récits de voyages), je suis agréablement surprise que son fils ait écrit un livre, qui plus est, apparemment réussi ! Je vous en dirai des nouvelles
A bientôt