Erró, héros et héraut du papier découpé
4 mars 2010 par Thomas Lapointe
Classé dans Expositions
Artiste adepte du découpage et du collage, Erró est accueilli pour la première fois au Centre Pompidou. Grâce à une donation de l’artiste de 66 collages, l’exposition qui lui est consacrée à la galerie d’art graphique du Musée met en avant une facette peu connue de son travail, pourtant souvent à l’origine de son œuvre picturale.
Né en 1932 en Islande, Erró (de son vrai nom Gudmundur Gudmundsson) se forme à l’école des Beaux-arts de Reykjavik où il obtient son diplôme de professeur d’art en 1951, avant de rejoindre l’année suivante l’Académie des Beaux-arts d’Oslo, puis de Florence, ainsi qu’à l’Ecole de mosaïque de Ravenne, afin de compléter sa formation. Pendant cette époque, Erró voyage beaucoup, en Espagne, en Italie, en Allemagne, en France. Il s’installe définitivement à Paris à la fin des années 1950.
Introduit dans les milieux surréalistes parisiens par l’intermédiaire de Jean-Jacques Lebel, il reprend dès ses débuts une technique qu’eux et leurs prédécesseurs les dadas, apprécient particulièrement : le collage, capable, par la juxtaposition d’éléments disparates, de donner un sens nouveau à l’image, équivalent visuel des travaux des écrivains surréalistes (cadavres exquis…). Véritable glaneur d’images, il accumule une réserve de matériel – bandes dessinées, caricatures politiques, photographies de magazine, presse alternative, publicités, revues d’art, estampes, dictionnaires illustrés, catalogues… – qui lui permettent de créer des compositions tantôt politiques, ironiques ou humoristiques.
Erró commence ainsi une importante série de collages à partir de revues techniques et d’images de presse, qu’il nomme les « Mécacollages » ou « Mécamorphoses », notion introduite par l’artiste dans son manuel Mécanismo, diffusé lors de la Biennale de Venise de 1962 : en entremêlant des corps humains et des éléments mécaniques découpés dans la revue L’usine nouvelle, il pose un regard critique sur la société de consommation à la manière de dadaïstes Hannah Höch ou Raoul Hausman (Méca-Make-up).

Erró, "Passing by Miss Murphy", vers 1979-1980 © ADAGP, Paris 2010 (photo Philippe Migeat)
A partir de 1964, Erró prend un part active au sein du mouvement de la Figuration narrative, qui, dans le contexte international tendu des guerres du Vietnam et d’Algérie, invite à revenir à une nouvelle figuration. Le collage est alors un des moyens utilisé pour exercer un regard critique, mais aussi ironique sur la politique, la guerre, la société et l’art. A partir d’images de propagande venant de la Chine populaire, du Vietnam communiste, de Cuba ou de Thaïlande, qu’il mêle à des images d’intérieurs bourgeois et proprets, Erró détourne les figures révolutionnaires (Mao, Che Guevara), tout en ironisant sur l’American Way of Life (American Interiors). La guerre et la violence sont également au cœur de nombre de collages de l’artistes, qui met en scène les conflits, mais aussi les conquêtes, qu’elles soient territoriales ou spatiales (Série spatiale).
Erró introduit également dans ses collages des œuvres d’art, qu’il n’hésite pas à désacraliser. Les odalisques d’Ingres ou les femmes nues peintes par Fragonard côtoient ainsi les images de la culture populaire américaine. Mais ce sont surtout les héros de comics américains, de bandes dessinées espagnoles et de mangas japonais qui vont prendre de plus en plus de place dans l’œuvre d’Erró, jusqu’à aujourd’hui. Avec humour, il juxtapose différentes figures humaines, humanoïdes ou animales et crée un récit narratif, notamment dans ses « Scapes », grands collages organisés en paysages panoramiques, comme son Science-Fiction Scape, étude destinée à l’origine à un décor de la médiathèque de la Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette.
Les collages de l’artiste servent souvent de modèles à son œuvre picturale. D’abord transférés à main levée, ils sont ensuite projetés sur la toile à l’aide d’un projecteur à diapositives ou d’un épiscope, faisant de ces travaux des œuvres autonomes mais aussi des esquisses pour sa peinture.
Chocs visuels, mélange des temps et des espaces, les collages de papiers découpés permettent à Erró de créer un univers visuel unique marqué par son époque, et où l’ironie et la dérision cohabitent afin d’apporter un regard critique sur la société.
« Erró, 50 ans de collage » – Du 15 février au 24 mai 2010
Centre Pompidou – Galerie d’art graphique (niveau 4)










