Fanfan Acte II
8 mars 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Livres
Il y a quinze ans, Alexandre Jardin irradiait la scène littéraire avec le romantisme effréné de son troisième roman baptisé Fanfan. Ce jeune auteur, alors tout juste diplômé de Science Po, s’attaquait à un thème phare de la littérature contemporaine : l’usure inéluctable des sentiments. Pour échapper à cette tragédie, son héros, Alexandre Crusoé, un romancier charismatique, fou d’amour pour une brunette pleine de vie décidait de rester éternellement dans le prélude amoureux en résistant à tout prix au passage à l’acte. « Sauver le déclin de la passion », vaste sujet inépuisable qu’Alexandre Jardin se fait un plaisir de revisiter avec Quinze ans après, pour le plus grand plaisir des éternels amoureux de Fanfan.
Sur les présentoirs des librairies, Quinze ans après est en tête de gondole. Il est sous titré par un intrigant : Fanfan Acte II. Les suites, généralement, deviennent des déceptions regrettables. Hélas, les amours de jadis prennent souvent le dessus et le désir de les voir se rejouer une dernière fois avec. Alors pourquoi ne pas se laisser séduire une ultime fois par Fanfan? La première fois c’était il y a quinze ans. Fanfan s’ouvrait sur cette citation de Don Juan (Molière) : « Les commencements ont des charmes inexprimables ». Quelques mots simples pour évoquer la pensée d’un rêveur hyperactif, Alexandre, le héros, amoureux fou d’une jeune beauté sauvage du nom de Fanfan dont le marivaudage exquis a ravi plus d’un lecte ur. Immortalisée au cinéma en 1993 par Alexandre Jardin lui-même, ce conte moderne, souvent moqué pour sa mièvrerie, est l’œuvre majeure d’un auteur, éternel adolescent romantique et idéaliste, égaré dans une société écœurante de conformisme qu’il rêve de bousculer par la fougue de sa plume. Avec Quinze ans après, Alexandre Jardin revient filer une jolie leçon de romantisme aux nostalgiques des amoureux (é)perdus.
Quinze ans après s’être séparés un 18 juin, sur une plage d’Italie, Fanfan et Alexandre sont devenus des inconnus l’un pour l’autre. Ils se sont éloignés sans un mot. Un beau et vaste silence à valeur de politesse envers leur passion furtive mais flamboyante. À 20 ans, Fanfan avait cru que la passion naissait, s’épanouissait puis fanait sans un bruit. À 40 ans, elle en était sûre. Après l’épisode avorté d’Alexandre, deux ruptures, deux enfants, la vie l’avait laissée « patraque, amputée de ses éclats de rire et décharmée de la vie commune ». Tout le contraire de son ancien amant Alexandre qui, après avoir écrit un livre et réalisé un film sur son idylle rocambolesque avec Fanfan, avait subitement renié son idéalisme de jeunesse pour se fourvoyer dans le bonheur de la vie conjugale. Il rêvait désormais d’un amour quotidiennement réenchanté. Deux antipodes donc,
deux êtres opposés sensibles à produire des retrouvailles étincelantes. Suite aux manigances de l’éditeur et du producteur d’Alexandre, qui avaient tout intérêt à exploiter le produit de ces retrouvailles, l’aventure féerique de Fanfan et d’Alexandre pouvait reprendre de plus belle. Dit ainsi, il est vrai qu’on pourrait s’imaginer qu’Alexandre Jardin avait, lui aussi, tout intérêt à exploiter le filon Fanfan. Un best-seller, un film, puis une suite aujourd’hui, Fanfan est devenue une affaire qui roule à merveille! Les raisons? Alexandre Jardin fait du Alexandre Jardin. Sincère et cinglé sur les bords, l’auteur livre une suite tout aussi délirante et inattendu que son premier opus. Cet acte II déborde d’instants délicieux où viennent se confronter avec malice l’excès de romanesque d’Alexandre à la mélancolie désabusée de Fanfan. Elle a beau vouloir renoncer aux utopies gnangnan, à l’exaltation énervante d’Alexandre, elle n’y peut rien. Parce qu’encore une fois, Alexandre, « toujours aussi gonflé à l’hélium de ses rêveries », est prêt à franchir les limites du sens commun pour entreprendre avec elle une vie de couple quotidienne, érotisée avec zèle, un tremplin original vers une éternité retrouvée.
Comme à son habitude Alexandre (l’auteur comme le héros) réserve des aventures magiques à sa Fanfan. Des situations abracadabrantes parsemées d’embuches et de personnages incroyables, manipulateurs prestigieux, tels une Madame de Merteuil des années 2000 déguisée en (fausse) meilleure amie, une éditeur play-boy ou un producteur sans scrupule. Des petits êtres à la médiocrité exquise à l’image de ceux qui pullulent sûrement dans le microcosme parisien qu’Alexandre Jardin doit tant se plaire à disséquer. Pendant que la littérature française actuelle génère de nombreux romans sur le caractère éphémère de la passion, la facticité des sentiments et la difficulté d’aimer dans un monde à l’individualisme extrême, Alexandre Jardin fait le choix délibéré d’aimer autrement et de ne pas s’incliner face aux pièges tendus par la passion. L’acte II vient donc démentir l’acte I. Grâce à lui Fanfan oubliera les courbatures multiples de son cœur, Alexandre préférera enfin vivre les choses plutôt que de les écrire, et le lecteur, tiraillé entre nostalgie et espoir, s’aventurera à rêver des retrouvailles de Fanfan et Alexandre sur grand écran…
Quinze ans après d’Alexandre Jardin (Grasset)
Fanfan d’Alexandre Jardin (Folio)









