Nicolas Rey. Profession : héros moderne.

15 mars 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Livres

Vous avez forcément dû croiser son visage énervant de dandy parisien sur un quelconque plateau de télévision. Ou alors si vous ne l’avez pas rencontré sur le petit écran, vous avez forcément du entendre sa voix enjouée sur France Inter aux côtés de Pascale Clark. Il faut dire que Nicolas Rey est un auteur éclectique, ou plus exactement un écrivain-téléphile, ce qui lui vaut bien des critiques de la part de ses confrères de tous bords. Mais il faut savoir se méfier des apparences. Voir au-delà. Car derrière le chroniqueur branchouille se dissimule avant tout un excellent auteur, qui avant de flirter avec la sphère médiatique, n’avait pour passion que la littérature.


Nicolas Rey fait partie d’une génération malmenée. La génération Prix de Flore. Celle des écrivains merveilleusement trashy, qui passent leur temps à flâner dans la capitale, sortir tous les soirs, aimer de temps en temps, baiser tous les jours, saccager le peu d’amour qu’il leur reste et terminer la nuit, au petit matin, en écrivant sur le chaos de leur médiocre vie d’être détestable. Détestable? Hélas, pas tant que ça. Parce qu’en littérature, le naufrage d’une vie, mêlé aux fêlures les plus intimes, donnent souvent naissance aux plus beaux écrits. Une généralité que Nicolas Rey a confirmé, à ceux qui en doutaient encore, avec son deuxième roman Mémoire Courte (Prix de Flore en 2000). Une roman où l’auteur éclaire à la lumière crue les actes ratés, émouvants et drôles, d’un anti-héros férocement contemporain.

Gabriel a 31 ans. Marié depuis peu, il s’apprête à s’installer avec sa nouvelle femme, Sophie. Dans quelques semaines, il devra dire adieu à son appartement de jeunesse, aux petits matins difficiles, aux nuits endiablés. Ralentir les soirées entre potes, la clope, la drogue et les femmes. Oui, Gabriel va devoir se faire à l’idée d’avoir la vie d’un homme marié. Mourir un peu, en somme. Sera t-il assez courageux pour échapper à ce conformisme ambiant ou sera t-il assez lâche pour entretenir l’arnaque de la vie aux côtés de Sophie? C’est la question qui erre tout au long de ce roman moderne, où les mots se brûlent à la vitesse identique que le héros brûle sa vie. Gabriel incarne ce personnage typique des années 2000, écartelé entre bravoure et faiblesse, une femme ou des conquêtes, une triste stabilité ou un bordel immense et sans fin. Un être jugé sans cesse par ses contemporains. Épouse, amantes, parents ou amis, chacun y va de son petit avis sur la situation du Don Juan délicieusement trashy. Mais à quoi bon juger Gabriel? Dépouillé de son immaturité attendrissante, de sa libido destructive et de son cynisme redoutable n’est-il pas l’être le plus courageux de ce théâtre qu’est la vie?

Le courage de la lucidité tel pourrait être la plus belle qualité de ce personnage exquis. Héros romanesque, touché par la « grâce » de la désillusion. La désillusion de rater sa vie, comme les autres, et de ne plus aimer sa femme, comme les autres. Lorsque Sophie pose la question fatidique, à savoir : « Est-ce que tu m’aimes moins qu’avant? », Gabriel ne perd pas son temps à mentir. Il répond direct : « Bien sûr que je t’aime moins qu’avant, mais ce n’est pas grave. C’est la règle du jeu. ». Tout au long de cette descente aux enfers, constituée de drogues, d’alcool et de diverses parties de jambes en l’air, Gabriel ne fait que déplorer cette mauvaise vie. Une mauvaise vie où les mariages naissent pour de mauvaises raisons, où la perle rare se transforme en arnaque, où les femmes déploient une énergie folle à sauver les beaux yeux d’une illusion… Face à cette supercherie qu’est la vie, Gabriel, à l’image de son créateur, accepte les règles du jeu tout en les dénonçant. « Un jour peut-être, je ferais un pamphlet sur la saloperie des mecs en amour. On peut difficilement faire plus dégueulasse comme sujet. Je suis inépuisable là-dessus. Le constat est simple : les mecs sont des enculés globalement constitués par la trouille. Des égoïstes pas si purs que ça. La solution, faut pas la chercher bien loin, elle est simple, ils manquent de cœur. C’est tout. Même quand ils baisent, ils manquent de cœur. Personne ne peut grand chose contre ça ». Avec Mémoire courte, Nicolas Rey réalise le rêve de son héros. Il écrit ce beau pamphlet et, par la même occasion, le livre d’une génération désarmée, et désarmante. Avec un style néo-post-moderne-gentiment trashy, il se passionne pour cette descendance paumée, qui rêve de romantisme à la sauce XIXème, mais que l’âge adulte confronte à une bien dure réalité : ribambelle d’illusions déçues, renoncements inévitables et routine morose. Auteur moderne, drogué à la beauté éphémère des petits instants de la vie, Nicolas Rey se rêve en enfant du siècle, siècle de la débâcle des sentiments. Avec romantisme, naïveté et perversité, il convainc son lectorat de l’utilité de ses récits égoïstes derrière lesquels se dégage une belle forme d’altruisme. Nicolas Rey parle de lui, de l’amour mais avant tout du monde. Un monde sans valeur dans lequel il cherche, en vain, des raisons d’exister et d’aimer.

Mémoire Courte de Nicolas Rey (Au Diable vauvert)


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