Marguerite Duras ou la douleur d’un monde meurtri
20 avril 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Livres
«Les jours des pleurs sont passés. Les jours de gloire sont revenus» lâche un De Gaulle plein de fierté dans un Paris libéré et insouciant. Nous sommes au printemps 45 et non loin de là, des américains libèrent les camps de la honte. Marguerite Donnadieu, plus connue sous le nom de Marguerite Duras, est témoin de ce chaos incompréhensible. La jeune femme est ailleurs. Peut-être là-bas à l’est, dans ce camp où est fait prisonnier son mari Robert Antelme et dont elle attend la moindre preuve de sa survie. En attendant, l’écrivaine patiente dans une atmosphère chargée de menaces, d’une peur atroce et écrasante. Une peur qu’elle crayonne avec désespoir dans un journal intime, un cahier de guerre, où elle témoigne de tout ce qu’elle voit et vit. Un cahier empli de récits poignants sur une période complexe et honteuse que Marguerite Duras publiera quarante ans après l’avoir vécu, en 1985, sous le titre La Douleur.
Devenue avec le temps une grande figure de la littérature française, Marguerite Duras a produit une œuvre imposante et éclectique indéniablement ouverte sur son temps. Flânant aussi bien avec le cinéma que le théâtre, l’écrivaine a sans cesse nourri son œuvre de sa propre expérience. Une expérience du XXeme siècle, siècle de toutes les dérives. Née dans les colonies du Cochinchine, Marguerite Donnadieu a côtoyé cette vieille atmosphère, incompréhensible aujourd’hui, où «la race blanche ne devait pas se mêler aux races inférieurs et où il était du devoir des races supérieures de civiliser les races inférieures» selon Jules Ferry. La Douleur, récit poignant, témoigne d’une évolution vers une nouvelle identité, celle de l’écrivaine nommée Marguerite Duras.
Dans un sorte de journal intitulé Les Cahiers de la guerre, Marguerite Duras se dresse en témoin de la drôle de guerre. Le mot est organique, le phrasé vif, les émotions sont happées par l’œil d’une femme qui vit sans cesse dans l’attente. Ce jo
urnal d’une France sous l’occupation où elle griffonne tout ce qu’elle choppe au hasard d’une rue, d’un visage ou d’une émotion, est aussi un journal de l’attente éprouvante d’un être aimé que l’on n’aimera bientôt plus à cause du temps, de la drôle de guerre et d’un autre homme. Cet être hantant le récit, tel un fantôme que le lecteur imagine en tenue de déporté, est un certain Robert L. en vérité Robert Antelme, premier mari de Marguerite Duras et résistant dans un réseau mené par un certain François Morland (François Mitterand). Un beau jour de 44, l’homme est arrêté et sa femme ne cessera alors d’attendre son retour, de flirter avec l’ennemi pour en savoir plus, de s’endormir tous les soirs «dans le fossé noir, près de lui mort» et de subir cette douleur intense «implantée dans l’espoir».
Dépourvue de tout pathos larmoyant, Duras excelle dans sa manière de livrer son état physique et psychologique. À bout de souffle, à bout de tout, elle souffre à chaque instant, chaque minute sans lui à ses côtés. «Malade», «Folle», telles sont les termes qui reviennent dans la bouche de ses proches pour la définir. Le lecteur, lui, se l’imagine sans vie, le teint blafard et la voix monocorde.
Le traumatisme de la drôle de guerre
Au delà du chagrin personnel se dessine à l’horizon le chagrin insurmontable d’un monde que Duras transmet avec douleur dans ses pensées à l’égard des gouvernants et des soi-disant vainqueurs. Alors que De Gaulle entre en vainqueur dans un Paris libéré, Marguerite Duras et ses amis attendent toujours le retour de Robert L. comme des centaines de milliers de gens attendent le retour d’un proche. «Il répugne à intégrer la douleur du peuple dans la victoire» lâche la plume de l’écrivaine avec un goût amer. Pas de deuil national pour les déportés. Pas un mot sur les horreurs faites là-bas et ici. Car ce que souligne l’auteure dans son récit personnel c’est aussi la culpabilité d’un monde. Le sien. «Nous sommes de la race de ceux qui sont brûlés dans les fours crématoires, nous sommes aussi de la race des nazis» crache t-elle avec horreur. Duras ne croit aucunement en la victoire de son pays et des Alliés. Elle se sait du côté du monde où les morts s’entassent et ne peut s’enlever l’idée de la tête que «C’est en Europe que cela se passe. C’est là qu’on brûle des millions de juifs».
Son groupe de résistants s’organise pour accueillir ceux qui reviennent de la mort. Parmi eux, Robert L. Le corps inerte de Robert L. Mais comment habituer son regard à la mort et à l’humanité désagrégée? Duras ne s’habituera jamais à cette vision d’horreur. Avec sa hargne d’écrivaine, elle écrira de nombreux récits autobiographiques à dimension historique, des témoignages importants sur l’Histoire et ses bouleversements. Ce n’est qu’en 1985, que Marguerite Duras se décidera à publier son ultime douleur sur ses années terribles que furent celles de la Seconde Guerre Mondiale. Elle affirme à l’ouverture de son journal «n’avoir aucun souvenir de l’avoir écrit». Pourtant, en refermant l’ouvrage, le lecteur le sait : il est impossible que l’écrivaine ai pu oublier ce Rober L. Ce fantôme qui au retour de l’enfer n’a accusé personne. «Aucune race», «Aucun peuple» comme le souligne Marguerite Duras. Juste l’Homme. L’Homme comme unique coupable.
La Douleur de Marguerite Duras (Folio)









