Paris-Toulouse, ou 6H06 pour ne plus oublier de vivre
7 juin 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Livres
Sur la couverture des jambes dénudées viennent semer le trouble sur le titre : Les Poissons ne connaissent pas l’adultère… Évidemment, avec un titre pareil, on se demande quel livre on tient entre les mains. Vous pensez être malencontreusement tombé sur un ouvrage spécialisé sur la reproduction de l’espèce des fonds marins, mais heureusement pour vous, vous faites fausse route! Les Poissons ne connaissent pas l’adultère n’a strictement rien à voir avec les poissons. En réalité, il a plus à voir avec l’adultère. Pour être précis, il est question dans cet ouvrage d’un voyage fantaisiste sur la vie, d’un formidable roadtrip sur les rails le temps d’un simple trajet Paris-Toulouse, le temps pour Carl Aderhold, l’auteur, d’épingler toutes formes d’imposture et de prôner la liberté de chacun.
© Delphine Jouandeau
Belle plante pour belles idées
Après le succès en 2007 de Mort aux cons, Carl Aderhold revient cette année en librairie avec un nouveau titre abracadabrant : Les Poissons ne connaissent pas l’adultère. Spécialiste en histoire et littérature du XVIIIe siècle, l’écrivain aurait pu être tout simplement spécialiste de l’âme humaine. Aussi, pour ce nouveau récit, Carl Aderhold semble avoir promené son fameux miroir sur les rails d’un Corail, comme il en existe partout en France. Un train aux allures de théâtre de la vie où se jouent, dans chaque compartiment et chaque gare, les grands drames et grands bonheurs de l’existence. Un Corail, lieu précieux pour l’écrivain canaille qu’est Carl Aderhold et dans lequel il a su trouver de vastes sources pour son imagination!
Sauter dans un train, un beau matin. Tout quitter. Tout plaquer sur un coup de tête, le pavillon de banlieue comme la famille qui gueule à tout va. À l’aube de ses quarante ans, Valérie réalise le rêve de toutes les ménagères de moins de 50 ans. Sans le cadeau loufoque de ses copines -un relooking digne des pires télé-réalité- elle n’aurait jamais eu le courage de claquer la porte de son médiocre boulot et de sa maison. Alors oui, elle, la caissière un peu ronde et pas trop jolie, à la nouvelle garde robe sexy et à la volonté démesurée, est montée dans le Corail pour Toulouse sans savoir où aller et surtout pourquoi y aller. Tout ce qu’elle avait en tête en s’installant dans le compartiment pleins de personnages divers et variés c’était de réveiller la Belle au bois dormant qui sommeille en elle depuis des lustres. La faire vivre à 100 à l’heure et seule contre tous, et pour mieux marquer le début de cette nouvelle vie, Valérie a décidé de changer de prénom. Désormais, elle sera Julia. Oui c’est sorti comme ça : Julia comme Julia Roberts, son actrice préférée, persévérante dans Erin Brockovich et sexy dans Pretty Woman. Et surtout belle à chaque plan.
Train de vie
Si Carl Aderhold séduit son lecteur à chaque nouvelle page c’est par la fureur de vivre de ce personnage principal, une femme lasse des mélodrames familiaux qui se transforme au fil des 6hO6 de trajet Paris-Toulouse en jolie plante éclatante. Une femme qui se libère de toutes les prisons que la vie lui a imposé (boulot, mari, famille) et qui aimerait par la même occasion libérer la terre entière ou du moins tous les passagers de ce Corail. Le lecteur peut pressentir en elle, à chaque instant, ce désir naïf de s’en sortir, de révolutionner sa vie et celle des autres. À bord de ce Corail comme il en existe des centaines en France, tout devient possible, non pas par un mauvais slogan politique, mais par la volonté des êtres humains, l’engagement et la force de vivre des passagers que la vie n’a pas épargné.
Des regards se croisent, des paroles sont échangées et l’amour distribué avec : Colette, la vieille dame amoureuse de deux hommes, Germinal, le contrôleur anarchiste, Vincent, le timide spécialiste des bestiaires médiévaux, un couple de chercheurs, un éternel dragueur, une chorale déjantée, un clandestin faussement sourd-muet… Tous sont embarqués dans ce train, dans ce théâtre de la vie que Carl Aderhold épingle avec un humour décapant et une tendresse désarmante. Les histoires se croisent pour ne former au final qu’une seule et même histoire, celle de l’humain, avec ses hauts et ses bas, avec ce qu’il a de meilleur (la générosité envers un clandestin ou envers une femme bafouée) ou de pire (les séances d’adultère dans les compartiments ou la peur et le jugement de l’autre, de ce qui est étranger). Embarqué dans ce train infernal, où les aventures et les dialogues fantaisistes font plaisir au cœur, le lecteur sort, au même titre que l’héroïne du roman, transformé par ce long périple où chaque gare de la ligne est un pas de plus vers la liberté. Le sujet est léger comme l’air, parfois teinté de trop grandes et belles idées caricaturales sur la vie et sur les choix qu’elle nous impose, et pourtant on y adhère pleinement parce que grâce à Carl Aderhold, et à ses 319 pages, on aura voyagé avec plaisir sur les rails de la vie en respirant à pleins poumons l’amour, l’amitié, l’engagement, la générosité et la liberté dont cette vie courte et unique est habitée. Sûr qu’après une telle lecture vous ne regarderez plus le train comme avant.
Les Poissons ne connaissent pas l’adultère de Carla Aderhold (JC Lattès)








