La Machine infernale de Claire Castillon
2 juillet 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Livres
La rupture est sa matière favorite. Celle où elle excelle malgré elle, celle sur laquelle elle a bâti son œuvre. L’œuvre d’une toute jeune écrivaine qui ne peut éviter la machine diabolique qui survient en elle à chaque rupture, chaque déception, chaque douleur. Cette machine diabolique chez Claire Castillon n’est autre que sa plume, son imaginaire monstrueux qui ne peut s’empêcher de s’emparer du réel pour en produire un livre, une histoire montée de toutes pièces… ou pas. Les Cris est le récit de cette machine infernale, machine à écrire qui l’habite et fait d’elle, à chaque instant, une victime consentante. Une charmante victime qui vit dans l’impossibilité de se détacher du charmant petit monstre qui habite en son for intérieur.
Les années 2000 ont été les témoins, craintifs et critiques, de l’apogée des romancières d’un genre nouveau : des écrivaines incapables de distinguer leur vie sentimentale (et sexuelle) de leur vie littéraire. Alors que Christine Angot contait (et comptait aussi) ses multiples amourettes à l’aide d’une plume sévère à l’égard des acteurs de sa vie, Claire Castillon, elle, fabriquait ses douleurs avec une plume à double tranchant. À la fois cynique et comique, les huit romans de Claire Castillon forment une petite musique nouvelle et moderne dans le paysage littéraire français. Avec une écriture piège, vive et cruelle, la trentenaire signe, avec Les Cris, un drame fabriqué de toutes pièces où la question n’est pas seulement celle du couple et de l’amour, mais de l’écriture du moi.
Les Cris débutent dans le bruit de la déflagration, de l’immense peine de cœur, banale et vue de multiples fois en littérature contemporaine. « Il s’agit d’une rupture, en d’autres termes, d’une formalité » lâche la narratrice. Elle en a vu d’autres, elle le sait, il faut aussitôt prendre les choses en main et les transformer, « c’est habituel, il va ainsi du traitement de mes déchets ». La narratrice est loin d’être tendre avec elle -même mais surtout avec les hommes. Elle ne veut pas être une de ces poupées pleurnicheuses, non, elle veut être autre chose : le monstre par exemple. La victime n’est pas un rôle taillé pour elle. Elle est de la carrure des bourreaux. Les pages se suivent, pleines à craquer de mots durs et froids, et le lecteur sera le témoin de cette montée en puissance de la sorcière qui agite l’écrivaine.
Sans scrupule, la plume de Claire Castillon conduit à la folie de son moi intérieur. Elle aime les ruptures, elle s’en nourrit tel un vautour à la recherche de nouvelles proies faciles. Elle chérit tellement cette mélodie douloureuse qu’est la rupture, qu’elle la fabrique pou
r mieux en calculer les dégâts et les blessures qu’elle peut infliger. Parce qu’elle déjà a vu, côtoyé, apprivoisé une centaine de fois ce modèle d’homme qui largue sans explication, quitte par lâcheté et ne tient aucunement ses promesses d’amour. L’écrivaine cherche dans sa conception acharnée de la rupture un nouveau modèle d’homme, un homme capable « de lui faire face sans se ratatiner ». Elle provoque cet idéal, elle le crée de toutes pièces pour son pur plaisir. En alignant les phrases vives, les chapitres courts et les monstruosités, l’imagination de Claire Castillon vous saute à la gorge par surprise. Devant nos yeux de lecteurs, nos âmes sensibles, elle enfante avec impudeur de son drame. Contraignant à lire pour nous, il se révèle contraignant à vivre pour elle. Mais les pages s’enchainent à vitesse folle, et les images de la monstrueuse rupture avec, salvateur par sa force textuel.
« Le monstre textuel me comble » lâche la narratrice possédée par une force plus forte qu’elle. Le cynisme et la méchanceté de cette bête qui vit dans l’ombre de l’écrivaine déstabilise le lecteur avant de le conforter par sa chaleur, sa présence, sa fidélité. Claire Castillon parle alors d’une « machine de guerre », le lecteur le ressent plus comme une vengeance suprême. Pas de perte de temps à se lamenter, Castillon dévorée par son monstre textuel, qui « se nourrit de son pire », surmonte sa peine par l’écriture perdue dans le huis clos d’un appartement parisien. Aux fameux « cris », l’écrivaine préfère se taire, garder ce silence enfermé dans sa bouche, pour mieux crier les mots sur les papiers.
Roman sur la rupture amoureuse, Claire Castillon dessine avec Les Cris une rupture fracassante avec les récits classiques sur la séparation. Plus maligne que les autres, dotée de son fantasmagorique monstre textuel, elle préfère sa pulsion de destruction par l’écriture que la traditionnelle pulsion de destruction par les larmes, la dépression, les disputes et les cris. La jeune écrivaine s’affirme alors plus mature que ses consœurs en utilisant sa condition de romancière pour prendre le pouvoir sur la rupture. «J’écris pour enterrer pelleté après pelleté les mâles sans vérité, sans dignité, sans grâce» confie la narratrice Castillon, dans un morceau de bravoure final, où elle cherche en vain par son récit intimiste à tuer les mâles. La destruction du sentiment, chez elle, mène tout droit à la construction d’un livre, un livre où l’écriture est méthadone du sentiment.
Les Cris de Claire Castillon (Fayard Roman)









