L’Histoire d’une fausse blonde
31 août 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Livres
Dans l’imaginaire collectif, elle incarne la blonde suprême. Idole d’un jour, icône pour toujours, la belle qui voulait tant atteindre la perfection sur les plateaux de cinéma comme dans la vraie vie en a oublié de vivre tout simplement. Vivre pour elle. Pas pour les autres : les hommes, les réalisateurs et les studios. Starlette adulée d’Hollywood, elle a réussi sa carrière de femme-actrice, femme-objet, femme-fantasme au détriment de sa véritable ambition : être heureuse. Elle c’est Norma Jeane Baker, plus connue sous le pulpeux nom de Marilyn Monroe. Les initiales sont chaleureuses et charmeuses, une vraie création des studios des années 50. On ne naît pas star, on le devient. Marilyn sera devenue star par l’habile construction de son image et de son mythe. Un destin américain qui méritait bien un chef-d’œuvre de la littérature contemporaine signé Joyce Carol Oates. Parue en 2000, l’œuvre est rééditée aujourd’hui chez Stock pour le plus grand bonheur des amateurs de la plume lucide de l’auteure et des amoureux d’une certaine Norma Jeane et non d’une Marilyn. Elle s’intitule Blonde.
C’est un pavé de 992 pages. Ou plutôt un rêve qui débute en noir et blanc pour se terminer dans les couleurs violentes du Technicolor. Bon nombre de plumes se seront posées sur le mythe Monroe : des enquêtes sur sa mort survenue le 3 août 1962, des romans sur ses relations avec les Kennedy (Une Nuit avec Marilyn de Alina Reyes) ou son psychiatre Ralph Greenson (Marilyn, dernières séances de Michel Schneider). Le mythe aura cessé de perdurer sur le grand écran pour faire battre les cœurs en littérature.
Car il s’agit d’une œuvre de fiction. « Il faut donc lire Blonde comme un roman et non comme une biographie de Marilyn Monroe » précise Joyce Carol Oates d’entrée de jeu. Sa Blonde n’est pas un document historique sur Marilyn Monroe mais une fiction sur Norma Jeane Baker. Cette jeune fille pour laquelle l’auteure a littéralement craqué. Un coup de foudre dû au hasard. C’est en découvrant une photo d’elle âgée de dix-sept ans que l’écrivaine eut cette envie irrépressible de (dé)construire le mythe, entremêlant réussite et tragédie. À dix-sept ans Norma Jeane incarne le visage parfait de la petite américaine type, celle issue du prolétariat que rien ne prédestinait à devenir légende. Grâce et à cause d’Hollywood la jeune fille va se métamorphoser en star de cinéma et va en devenir le produit le plus abouti. Une métamorphose habitée par l’imagination transcendante de sa plume doublée d’une recherche consciencieuse des faits et de quelques bribes du journal intime où Norma Jeane écrivait des poèmes aux étranges allures d’appels au secours.
Récit dantesque au style haletant, on se cramponne à ces 992 pages comme à une vérité dissimulée par les studios. Tout est vraisembla
ble et pourtant tout est presque faux comme un décor hollywoodien. Même si le doute s’immisce à chaque page on finit par ne plus douter pour se laisser emporter par la fiction. On laisse alors sa chance à une histoire bien américaine : partir de rien pour arriver à tout. Telle est l’histoire incroyable de Norma Jeane Baker : petite fille née de père inconnu et de mère malade mentale, envoyée à l’orphelinat multipliant familles d’accueil et relations houleuses avec sa mère, puis devenue une jeune fille travailleuse et épouse parfaite à dix-sept ans pour terminer, à force d’ambition et de volonté, en star la plus aimée de toute l’Amérique. Celle des magouilles des studios, des années 30 et de sa crise financière, de l’Amérique d’après-guerre et de ses classes modestes, tout ce qui anime l’écrivaine depuis le début de sa carrière résonnent encore dans ce livre. Norma Jeane aura tout vécu.
Chef-d’œuvre littéraire aux allures de chroniques féministes, Blonde démonte le film d’une vie passée sous les lumières crues de la Cité des Anges. Pour la première fois, Marilyn retrouve son statut de femme et raye celui de femme-objet qui l’a tant amoché. Elle n’est plus fantasme mais ouvrière dans une usine pendant la guerre, femme au foyer, puis mannequin et actrice qui prend des cours d’art dramatique. Derrière les formes avantageuses de la belle se cachait une pensée torturée, tiraillée entre ce qu’elle désirait être et ce que les studios voulaient qu’elle soit. « Marilyn n’a ni à comprendre, ni à penser. Il lui suffit d’être. Elle est sensationnelle, elle a du talent, et personne n’a envie d’entendre des conneries métaphysiques sortir de sa bouche » répète un producteur véreux agacé par la volonté constante d’apprendre de Marilyn. La charmante petite idiote de l’écran passait en réalité ses nuits à lire Schopenhauer, à vouloir comprendre le monde et ses enjeux. Exploitée par les studios comme par les hommes, la Marilyn Monroe de Joyce Carol Oates est une héroïne seule contre tous que même l’amour ne sauvera jamais.
« On aurait dit qu’il y aurait que la caméra qui sache lui faire l’amour comme elle en avait besoin, et nous, nous étions des voyeurs hypnotisés » lâche un amant époustouflé face à sa prestation dans Niagara. Témoins ou acteurs de sa vie, ils l’ont laissé crever à petit feu dans son coin. À force d’être réduite à ce fantasme des « hommes préfèrent les blondes », les hommes de sa vie, salauds ou gentleman rencontrés en vrac dans le tourbillon hollywoodien, les Marlon Brando, Robert Mitchum, Cass Chaplin, etc. ou ce satané John Fitzgerald Kennedy, ont fini par la tuer.
Joyce Carol Oates a tout inventé et mélangé, pourtant dans la tête du lecteur c’est la vérité qui éclate. Une vérité romancée certes, mais dans laquelle un soir d’août 1962, on aperçoit une silhouette aux courbes connues dont les mots sonnent juste : la Mort sonne à la porte de Norma Jeane et en voyant son nom sur cette livraison express, ce cadeau du ciel, elle ria et signa sans hésiter. Ce simple geste, c’était tout elle. Ce soir-là c’est la délivrance qui sonne à sa porte, celle qu’elle avait compris auprès des lectures de Schopenhauer : « Celui qui se donne la mort voudrait vivre. Il n’est mécontent que des conditions dans lesquelles la vie lui est échue ». Avec ce chef-d’œuvre absolu, Joyce Carol Oates libère une seconde fois Norma Jeane de Marilyn Monroe.
Blonde de Joyce Carol Oates, Stock (Collection La Cosmopolite)









