Les Sorcières de Salem : histoire d’hier, d’aujourd’hui et peut-être de demain

12 septembre 2010 par Eloïse Trouvat  
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Dans l’Amérique des années 50, il ne fait pas bon être sympathisant de la cause communiste. Alors que la Guerre Froide fait rage entre deux blocs aux idéaux radicalement opposés, la Commission des activités anti-américaines du parlement des États-Unis connait son heure de gloire. À sa tête : un féroce sénateur du nom de Joseph McCarthy. Ce dernier se met en tête de poursuivre tous ceux qui sont soupçonnés d’être ou de sympathiser avec les communistes. De 1950 à 1956, l’Amérique livre une vaste croisade contre l’ennemi rouge. Liste noire des « dix de Hollywood », condamnations à mort, faux procès, calomnies et haine populaire rythmeront les sales années du maccarthysme. Arthur Miller, célèbre écrivain juif-américain, fut témoin de cette folie fanatique appelée « chasse aux sorcières ». La folie humaine et l’injustice de la situation lui inspirera l’écriture d’une de ses plus belles pièces de théâtre : Les Sorcières de Salem, récit d’un autre temps et pourtant si contemporain.


Lorsque l’on ouvre Les Sorcières de Salem pour la toute première fois, on ne peut s’empêcher d’avoir une pensée émue pour eux. Pour ces deux couples, l’un français, l’autre américain. Le couple américain était celui d’Ethel et Julius Rosenberg, accusés d’espionnage contre les États-Unis au profit de l’URSS, ils furent les premières victimes du maccarthysme, le premier lynchage public de la « Terreur Rouge ». Les Rosenberg ayant plaidé leur innocence durant tout leur procès, meurent le 19 juin 1953, à quelques minutes d’intervalle sur la chaise électrique. Une mort en direct, face au regard d’un monde accablé. Un an plus tard, un couple français accepte de jouer la pièce d’Arthur Miller adaptée en français par Marcel Aymé. Nous sommes en 1954 et sur la scène du Théâtre Sarah Bernhardt, pour la première fois en France, Les Sorcières de Salem prennent vie avec Simone Signoret et Yves Montand dans les rôles principaux. À l’époque, compagnons de route du Parti Communiste français, le couple star des années 50 trouvent dans cette pièce un écho à leurs convictions personnelles et surtout une occasion de rappeler au public l’atroce histoire d’Ethel et Julius Rosenberg.

Arthur Miller s’est inspiré de cette sombre période et la triste fin du couple Rosenberg pour l’écriture des Sorcières de Salem, pièce allégorique faisant résonner un autre épisode célèbre et noir de l’histoire américaine. En 1692, un procès homonyme s’ouvre dans la ville de Salem. La petite communauté pieuse du Massachussetts est ébranlée par de supposés actes de sorcellerie. Une nuit, une douzaine de jeunes filles de la petite bourgade sont trouvées dans les bois se livrant à des pratiques sataniques. La communauté, préoccupée, fait alors appel à un expert en exorcisme et c’est l’affreuse hystérie puritaine qui s’empare de toutes les âmes de Salem. La machine infernale est en marche et sur sa route les coupables ne cessent de tomber face aux jugements d’un procès indigne.

La chasse aux sorcières se met en place en l’espace de quelques jours… et de quelques mensonges. À l’origine du mal, une maîtresse souhaitant évincer la femme de son amant. Son seul but étant de voir sa rivale mourir. Mourir sur le bûché avec d’autres innocents accusés à tort, comme elle de sorcellerie. Vingt-cinq d’entre-eux se refusant à confesser leurs péchés présumés trouveront la mort sous les yeux d’un village assoiffé d’exécutions.

Superbe transposition d’un drame de tous les temps, Arthur Miller avec Les Sorcières de Salem met en lumière la capacité des hommes à perdre pied et à devenir des bourreaux du jour au lendemain. Des bourreaux aveuglés, sans morale, ni conscience. La communauté de Salem de 1692, aveuglée par les lois de la Bible, fait écho à la communauté américaine des années 50, aveuglée quant à elle par sa haine du communisme. Le diable en ce temps-là était rouge et les âmes puritaines américaines le combattait de toutes leurs forces. Le soi-disant mal, communiste ou satanique dans la pièce, a beau se défendre, il ne sera jamais entendu car  son seul tort est de ne pas avoir avoué ce que le jury populaire voulait entendre.

La simple vengeance d’une gamine sur sa rivale a conduit toute une ville au péril dans la dévote société de 1692. La simple haine de l’idée communiste a conduit un couple américain sur la chaise électrique. Les Sorcières de Salem est l’histoire de ce lynchage, de ce basculement vers l’horreur qui mène les hommes aux pires ignominies, aux pires injustices. En cinq actes poignants, rythmés et presque incompréhensibles dans leur manière de démontrer comment une telle histoire peu naitre, en si peu de temps et avec si peu de preuve, Les Sorcières de Salem se veut une œuvre utile. Utile à tous les temps. Parce qu’elle est d’hier, d’aujourd’hui mais aussi de demain, la pièce d’Arthur Miller (qui lui aussi dû faire face à la commission McCarthy) se doit d’attirer notre attention, et cela éternellement. Cette terrifiante histoire de chasse aux sorcières, superbe allégorie du maccarthisme et de l’hystérie collective qui l’entoura, illustre de façon magistrale l’effroyable capacité de l’homme à franchir à tous moment la frontière entre la raison et la folie, la justice et le fanatisme.

Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller (Robert Laffont, Pavillons Poche)

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