C’est la rentrée littéraire, rendez-vous chez votre libraire
16 septembre 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Livres
Terminé les orteils en éventail au soleil, le bruit des vagues non loin de là et surtout, je dis bien surtout : les mauvais romans sur la plage qui servent le plus souvent de rempart pour observer en toute discrétion le voisin ou la voisine de bain de mer! Fini le farniente, septembre est déjà bien entamé et avec lui déboule son lot inépuisable de (bonnes ou mauvaises) surprises littéraires. On le sait, le retour à la vie active est overbooké alors pour vous aider dans votre triste préparation de retour à la vie normale, on vous a concocté une petite sélection de livres qui valent la peine que l’on ouvre son modeste porte-monnaie pour fuir à nouveau, non pas à travers les dunes, mais à travers des montagnes de pages… Une production littéraire en hausse (701 nouveautés!) pour cette rentrée littéraire, la preuve donc que tout n’est pas définitivement perdu dans ce bas-monde.
L’Impérial roman noir made in Hollywood
Le retour du maître de la narration à l’américaine et des pauvres âmes égarées a sonné. Bret Easton Ellis, le célèbre écrivain d’American Psycho revient sur le devant de la scène pour le plus grand plaisir des amateurs d’une plume désabusée dans un monde totalement largué. Vingt-cinq ans après son premier roman, l’éclatant Moins que Zéro, l’écrivain offre une suite impériale à l’histoire de Clay et de ses potes, sales gosses de bonnes familles aux nez bien poudrés de coke et autres délices nocifs de la Cité des Anges. Imperial Bedrooms est certainement le bouquin le plus attendu de la rentrée. Même si tout le monde appréhende la lecture de cette suite (chacun sait qu’au cinéma comme en littérature elles s’avèrent toujours moins intéressantes) tout le monde sait également qu’il faudra se précipiter sur celle-ci par pure nostalgie ou envie irrépressible de redécouvrir la narration cruelle et joliment désuète de ce diable de Bret Easton Ellis pour continuer à survivre ici-bas.
Suites Impériales de Bret Easton Ellis (Robert Laffont)
Polar psychédélique
La rentrée littéraire annonce le grand retour de l’homme invisible de la littérature américaine. Thomas Pynchon, oui, oui, le type rarissime autant dans les médias que dans les rentrées littéraires. L’auteur du mythique Arc-en-ciel de la gravité a délaissé l’atmosphère noire de la Seconde Guerre Mondiale pour la noirceur des seventies du côté des bas-fonds de Los Angeles. Un polar (à la couverture psychédélique) sur fond de guerre au Vietnam, magouilles politiques et tensions raciales où un détective privé, amateur de substances illicites (décidément!), est chargé de retrouver un millionnaire disparu dans la Cité des Anges. Vice Caché s’éloignera en apparence des caractéristiques du Pynchon type : seulement 350 pages pour un polar aux couleurs modernes. Mais en littérature les apparences sont souvent trompeuses…
Vice Caché de Thomas Pynchon (Seuil)
Marilyn et son Maf
Un british se penche sur la Blonde la plus célèbre de l’Amérique et du siècle : Andrew O’Hagan s’approprie l’histoire (véridique) de la pulpeuse Marilyn Monroe et de son chien. Dit comme ça, le propos à l’air plutôt ennuyeux (ou barré) mais c’est méconnaitre la vie, tragique et romanesque, de Marilyn Monroe. Chaque ouvrage sur l’actrice mentionne cette anecdote délicieuse qui est à la base même du roman d’Andrew O’Hagan, Vie et opinions de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe. En 1960, Franck Sinatra offre à la star Marilyn Monroe un ravissant petit chien que la belle surnomme de suite Maf (diminutif de « Mafia »)! Pour saisir ce si adorable et tendre petit surnom il faut replonger dans l’époque d’une Amérique de l’ombre animée par les frères Kennedy et leurs liens étroits avec la Mafia dont l’intermédiaire était un certain Franck Sinatra. Alors que la Guerre Froide fait rage et que la belle Marilyn sombre un peu plus chaque jour vers la mort, Maf le chien fidèle commente les faits et gestes de sa maitresse et de son monde. Le tout sous la plume très imaginative d’Andrew O’Hagan.
La vie et les opinions de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe d’Andrew O’Hagan (Bourgois)
Bonjour jeunesse
Du côté des jeunes comme des vieux, on attend avec impatience le retour en librairie de la touchante Ann Scott. Devenue écrivaine-star avec le soi-disant roman « de toute une génération » (expression tant chérie des médias), cette ancienne mannequin débarquait dans la très branchée littérature française il y a maintenant dix ans avec un second roman tapageur intitulé Superstars. C’était les années 2000, l’époque où la critique chérissait ses ovnis littéraires dont les repères favoris étaient le Palace, la coke et le sexe. Ann Scott revient sur ses années de célébrité, sur les gâchis d’une vie et dresse un bilan de son après Superstars. La jeune femme amoureuse des flâneries et divagations amenées par la beauté de la nuit et de ses rencontres revient sur ce qui a fait sa vie, sa célébrité et ce goût amer au fond de sa gorge. Avec À la folle jeunesse, Ann Scott jette un regard acide sur ce putain de bon vieux temps que la célébrité a souvent gâché. C’est avec sincérité et esprit de revanche sur le temps (et ces satanés journalistes) qu’elle promet de faire valser ses lecteurs entre sa réalité et sa fiction, une danse émouvante de sincérité.
À la folle jeunesse d’Ann Scott (Stock)
Féminisme forcenée
Dans cette veine d’écrivaines talentueuses avant d’être branchées, c’est avec un plaisir particulier que nous retrouverons en librairie les écrits trashy et intelligents de Virginie Despentes. La jeune femme n’est pas seulement l’auteure d’ouvrages sulfureux (Baise-moi, Les Jolies choses entre autres) ayant provoqués les critiques de ses contemporains, elle est la meilleure auteure de sa génération. Femme au style littéraire en proie à une réalité brute, Virginie Despentes revient déranger le monde vil et malsain qu’elle livrait en peinture dans son précédent et formidable essai King Kong Théorie, inspiré d’un vécu douloureux et de lectures de féministes américaines. Aussi derrière la rebelle-punk, il y a l’âme d’une conteuse moderne. Chez elle, ce n’est pas la beauté qui prime mais les êtres sur lesquels elle jette une regard aigu, sans complaisance. Sombrissime parfois dérangeant, la quarantenaire à la jolie carrière n’a pas perdu sa verve d’antan, la révolte de sa vingtaine. Non, avec Apocalypse bébé son nouveau roman, un road-book noir sur des êtres blessées, une adolescente difficile et une détective anti-héroïne, Despentes réanime sa révolte, lui donne matière à une satire sociale. Sans cadeau, envers et contre tous, elle écrit.
Apocalypse bébé de Virginie Despentes (Grasset)
La possibilité d’un Houellebecq nouveau
L’admiration est quasi-unanime pour le livre qui risque d’être la grande réussite de cette vaste rentrée littéraire : La Carte et le territoire. Cinquième roman de Michel Houellebecq, que le monde littéraire entier nous envie et qu’ici on se plait à détester pour ses théories à l’encontre de la tyrannie des bien-pensants, La Carte et le territoire se dit « résolument classique et ouvertement moderne ». Il est question d’amour, d’argent, d’art, de travail et de mort, de tout ce qui fait tourner le monde et l’œuvre de Houellebecq. Une œuvre et un Houellebecq a priori nouveau, loin des scandales des livres précédents, atteignant une certaine maturité, une admirable maîtrise littéraire. Destin d’homme, La Carte et le territoire conte l’histoire de Jed Martin, plasticien trentenaire, dont l’art dresse un tableau pétrifiant du monde contemporain. Autour de lui gravitent personnages et éléments formant le tableau de maître de Houellebecq : sa vision ironique d’un monde contemporain désespérant et désespéré. Dépouillé de tout scandale ou provocation, l’œuvre de Houellebecq prend un tournant grâce à La Carte et le territoire. Un tournant qui s’appelle mélancolie.
La Carte et le territoire de Michel Houellebecq (Flammarion)









