Raphaël : Des maux, des grands mots
23 septembre 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Critiques, Musique
Jeune premier de la chanson française, gueule d’ange omniprésente par le passé sur les ondes et les plateaux de télévision, Raphaël avait déserté nos esprits. En 2005, tout tournait encore plus ou moins rond, et Raphaël raflait tout avec ce clip et surtout ce disque : Caravane. Il insufflait un deuxième souffle à la nouvelle chanson française, un souffle manquant : une magie des mots et de la révolte. Or la révolte s’allie mal avec le succès, et le succès Raphaël en a fait les frais : recordman des ventes, Victoire de la musique, gloire et lycéennes amoureuses. Alors l’artiste a fui pour le coup dans sa caravane, celle des tournées. Après avoir écumé en toute discrétion les salles de province, Raphaël semble aujourd’hui avoir retrouvé sa route. Cette route qu’il chantait dans son second album (La Réalité), un chemin où il n’est question que de liberté dans un monde prisonnier de sa débâcle.
Qu’on se le dise d’entrée de jeu : le nouvel opus de Raphaël ne sera pas le joli rayon de soleil de notre rentrée. Bien au contraire, Pacific 231 incarne cette masse sombre qui pèse au dessus de nos têtes à chaque instant, ce lot de tourments inévitables, ce rappel des faits de ces questions que l’on se rechigne à se poser par peur des réponses imposées. Raphaël nous revient pour mieux nous condamner avec ses mots, ses maux. Le genre de mots qui font frissonner la peau et rendent les yeux humides. « Des mots sur le courage, sur la vie et puis tout ça » chantait-il dans ces premiers albums.
Le Raphaël nouveau est arrivé et ce qui frappe à l’instant même où le disque démarre c’est ce nouvel individu. Dépouillé de son succès, de son insolence aussi, l’artiste change radicalement de camp. La faute à l’époque, au monde, à la paternité aussi peut-être.
Avec ce disque écrit à l’encre noire, Raphaël dévoile des tourments béants, inconsolables et incurables. Celui de l’individu et de son espèce tout entière. Des tourments alignés à la manière sombre d’un Bashung. La parenté est inévitable. Elle en gonfle plus d’un certainement, la comparaison usée, et pourtant, son fantôme plane ici bas (surtout sur « Locomotive », « Ce doit être l’amour »). Le disque s’ouvre sur le somptueux « Terminal 2B ». Compulsif et symphonique, ce titre magnifiquement parlé et habité lève le voile sur un album d’une sincérité émouvante. Lettre parlée par Raphaël, il joue les introductions à un album admirable. « Je t’envoie la luxure de mes pensées. Je t’envoie un petit baiser et 100 000 regrets de ne pouvoir te le porter en personne » lâche Raphaël à nos oreilles qui ne peuvent s’empêcher de penser que ce flot de mots est fait pour elles. Avec lui, on bascule alors dans un autre monde, un monde aux multiples saveurs et instruments, un monde en perpétuel mouvent interrogé par un Raphaël à la noirceur rayonnante.
Des rêves flingués et autres idées noires
Le reste de l’album nous coupe le souffle et ne fait vivre que nos consciences. La plume y est subtile, les textes poétiques, joliment imagés et Raphaël fait preuve d’une grande maturité que lui inflige le siècle présent. Le pseudo-rebelle de la chanson française d’il y a quelques années s’offre un nouveau visage, loin de la variété et de sa pauvreté. Sur les 13 titres de l’album, on se plait à s’imaginer qu’aucun ne sera un tube de radio. Et tant mieux. La plume de Raphaël ne semble dorénavant plus conçue pour le succès radio, trop intime, noire et violente pour séduire les ondes vendeuses. En dehors de quelques mélodies accrocheuses et rythmées (« Ce doit être l’amour », « Bar de l’hôtel »), notre oreille se pose sur des mélodies à la simple guitare où l’artiste chante les histoires d’amour, « Les rêves flingués », « Les plaies de nos corps déréglés » et cette espèce menacée : la nôtre. Plus militant et engagé que par le passé, Raphaël lâche des mots par paquet, pour nous rassurer, pour se rassurer.
Il chante « L’Odyssée de l’espèce », « La petite misère ». Il chante le mal être de son monde comme Rimbaud l’écrivait en son temps et comme Dylan le braillait en concert. Il chante le blues du moment avec « Dharma Blues ». Chez lui, le mot est sacré roi, ou bien serait-ce l’image? Sa pensée enferme des secrets inavouables : un revolver, une corde, des étoiles dans le caniveau, cet aveux de vouloir se conduire comme James Dean puis cette confession désarmante « Je détruis tout ». Le disque touche à sa fin, il se clôt sur la tragédie de la vie ou de l’époque, on ne sait plus très bien. « On rouille, on s’oxyde, se défenestre, on se suicide et nos dorsales se courbent et nos yeux sont humides ». Tout est dit en si peu de temps. Pas besoin de journaux, de politiques, de commentaires mensongers, le mal du siècle est décrit dans ces 13 titres. Celui qui détruit tout a construit ici le plus bel album de sa carrière, la plus chouette surprise de cette rentrée morose, l’album qu’on ne peut plus quitter.
Pacific 231 de Raphaël









