Le cinéma honorable de Christophe Honoré

12 octobre 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Cinéma

Mediacult profite de la présence en salles d‘Homme au bain pour vous livrer son « hymne à l’amour » de Christophe Honoré (et oui, malgré tout). Cinéaste du cœur et des tourments, nourrit à la Nouvelle Vague et aux films colorés de Jacques Demy, Christophe Honoré compose une œuvre singulière dans le cinéma français depuis presque dix ans maintenant. Du sombre Dix-sept fois Cécile Cassard aux réjouissantes Chansons d’Amour, le cinéaste trentenaire et touche-à-tout renouvelle sans cesse son 7ème art à grands coups d’audace, de sensualité et de liberté. Retour sur la filmographie du cinéaste de la génération 2000.

Il était une fois dans le beau monde du cinéma français contemporain, féru de productions au réalisme social et de comédies pseudo-romantiques, un éternel enfant sauvage désireux de bricoler ses images et ses mots pour voir éclore un univers merveilleux. Un monde où il se raconterait « des histoires proches de la vie avec des personnages plus grands que la vie ». Ce jeune homme nourrit à la Nouvelle Vague et à la noirceur des années 90 passa toute son enfance dans sa Bretagne natale à rêver de devenir cinéaste. À force de rêves et d’écriture, le petit gars finira par gagner la capitale et pousser la porte des renommés Cahiers du Cinéma. Comme Godard et Truffaut en leur temps, il écrira pour la cinéphilie puis se tournera, comme ses idoles, vers l’objet précieux et tant convoité: la caméra.

Dix-sept fois Cécile Cassard (2002) : « Vouloir le bonheur c’est déjà le bonheur »

Première œuvre de Christophe Honoré, Dix-sept fois Cécile Cassard rassemble tous les leitmotiv honoriens. Famille, deuil, sexe, amour seront le moteur de cette première réalisation fascinante autant par son imperfection que son sujet. Honoré y raconte la dérive vaporeuse d’une femme en deuil, Cécile Cassard (nom emprunté à la filmographie de Jacques Demy), à travers dix-sept moments clés. Premier film au style original et poétique, Dix-sept fois Cécile Cassard annonce la naissance d’un réalisateur aussi amoureux des corps que des esprits.

Dans un monde soigné et lisse, Honoré suit une silhouette nonchalante, complètement abattue, errant dans des lieux sordides. Cette silhouette n’est autre que celle de son héroïne lessivée ( interprétée par Béatrice Dalle), fragile, étrangère dans ce bas-monde, et qui pourtant ne cesse de briller dans la nuit sombre. Comme elle, le spectateur sent cette même sensation, une curieuse sensation d’être étranger au monde d’Honoré qui se fait se succéder des scènes à la fois somptueuses et des scènes nettement plus crues que l’œil refoule immédiatement.
Honoré
guide son héroïne dans ce dédale de situations imparfaites, et elle le suit sûre d’elle, et nous spectateurs faisons de même, incapables de ne pas la contempler, de ne pas être fascinés par les mots qu’il met dans sa bouche, par la force évocatrice de ses êtres fracassés qu’elle croise sur le long chemin du bonheur (notamment Matthieu incarné par un Romain Duris gai et attachant). Quand l’histoire touche à sa fin, Cécile Cassard livre à Matthieu les origines de son anéantissement et de son errance veine (la perte de son mari), elle répond alors aux larmes du jeune homme par cette simple phrase qui pourrait conclure tous les films d’Honoré : « J’te jure, c’est pas une histoire triste, pleures pas »

Ma Mère (2003) : « Famille, je vous hais »

Adaptation d’un brûlot littéraire inachevé de Georges Bataille, la seconde réalisation de Christophe Honoré ne laissera pas les critiques indifférents. Âpre et violente, l’histoire de Ma Mère est celle de Pierre, un adolescent de 17 ans interprété par le tout jeunot Louis Garrel, et de sa mère en question sulfureuse et terrifiante, incarnée par la parfaite Isabelle Huppert. Histoire d’amour aux frontières de l’inceste, Ma Mère annonce bien sombrement l’exaltation de l’amour noir (très noir ici) qui sera sujet emblématique de l’œuvre de Christophe Honoré.

Récit puissant et courageux, interdit à sa sortie en salles au moins de 16 ans, Ma mère fait outrage aux bonnes mœurs en posant l’idée du sacré dans le vice et le dépassement de la raison. Scènes choquantes, voire hermétiques, ce film est certainement le récit le moins accessible de la filmographie de Christophe Honoré. Sous son œil le mythe œdipien échappe au ridicule et à l’obscénité, néanmoins il persiste dans sa volonté à déranger par son non-respect de la bienséance. L’histoire de cette mère initiant son fils à la débauche, à l’immoralité, à un jeu dangereux aux limites macabres provoque donc tour à tour dégoût et fascination

Dans Paris (2006) : « On sous-estime nos tristesses en général »

« Est-ce qu’il est vraiment possible qu’une histoire d’amour nous fasse sauter d’un pont? ». Telle est la question posée d’emblée par le très volatile Jonathan, sous la grisaille d’une matinée parisienne de décembre. Long-métrage léger et mélancolique, Dans Paris conte les aventures sentimentales de deux frères. Grâce à la vivacité de Jonathan (Louis Garrel), épris de conquêtes, et à la torpeur de Paul (Romain Duris), victime d’une douloureuse rupture sentimentale, se dessine le portrait d’une famille dont la devise serait « Prends la peine d’ignorer la tristesse des tiens ».

Plaisir cinéphile à la tonalité très grave, Dans Paris signe enfin la construction quasi-parfaite du cinéaste Honoré. Après les critiques amères de Ma Mère, Christophe Honoré saisit enfin l’importance de revenir à ce qui l’a nourrit, ce qui lui a insufflé l’envie de faire du cinéma : la Nouvelle Vague. Avec Dans Paris renait la nécessité d’élaborer des jolies pieds de nez à la grammaire des images, le besoin de renouveler le cinéma français, d’y remettre de la vie avec des acteurs plus grands que la vie. Pour ce travail de taille, Honoré revient à ses classiques : Eustache, Demy, Godard… À peine un mois de tournage, petits moyens et grande improvisation, goût de la vitesse et de l’imperfection, Dans Paris éblouit le spectateur comme en son temps le fit la Nouvelle Vague. Aussi brouillon et littéraire qu’un Godard, aussi poétique et enthousiaste qu’un Demy, aussi attendrissant qu’un Truffaut, l’œuvre d’Honoré trouve ici son apogée

Les Chansons d’amour (2007) : « As-tu déjà aimé? »

Toutes les chansons d’amour racontent la même histoire. Les Chansons d’amour racontent aussi cette histoire-là, ce refrain si connu, parfois si ridicule et tellement cruel de l’amour, de ses fièvres incompréhensibles et de ses ruptures si inconsolables. Acteurs au sommet, bande-son magnifique, Paris sublimé et tourments des âmes et des corps sont au centre de ce récit revivifiant.

Une émotion particulière et indéfinissable nait de ces Chansons d’Amour qui marqueront à jamais une génération, celle de l’immaturité et de ses amours interchangeables. Ping pong verbal, élan fougueux, humour viennent alimenter ce film musical au caractère enchanteur où les sentiments se veulent douloureux mais finissent par être sublimés par le regard d’un réalisateur et le jeu incroyable de ses acteurs (Louis Garrel en tête dans son rôle de trentenaire veuf, hétéro-homo-paumé entouré de jeunes femmes éblouissantes : Clotilde Hesme, Ludivine Sagnier…). Tiraillé entre la gaieté et la gravité des êtres et de leurs sentiments, Honoré fait bavarder des gens malheureux en amour sur des chansons d’Alex Beaupain. Le résultat fonctionne à merveille parce que Honoré semble avoir voulu réitérer l’idée d’un duo cinéaste-compositeur qui a autrefois fait ses preuves. Le duo formé par Michel Legrand et Jacques Demy. Le type même de duo qui procure une saveur particulière à un film. En digne héritier des films de Jacques Demy où le quotidien devenait univers propice à toutes les rêveries et à tous les possibles, Honoré a façonné un bijou romantique dans son idéologie : remettre l’art au cœur de la vie. Film populaire sur ce qui fait tourner le monde depuis la nuit des temps, Les Chansons d’amour est un conte populaire où l’on récite Aragon au petit matin, où les personnages souffrent, lisent, vont au cinéma, aiment, où il n’est question que de vie et d’envie

La Belle personne (2008) : « Je m’en vais pour éviter de tomber amoureuse »

Le cinéma d’Honoré entretient une relation très particulière avec la précieuse littérature. La Belle personne est le symbole même de cette relation étroite. Librement inspirée d’un classique jugé inadaptable de la littérature française, La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette, La Belle personne est l’œuvre la plus romantique de la filmographie d’Honoré. L’œuvre où les esprits irradient plus que les corps. L’œuvre où l’on refuse l’amour par peur de le gâcher. L’œuvre où le sentiment amoureux, la confusion extérieur et intérieur qu’il fait naitre, est le plus subtilement retranscrit.

Sur l’histoire de Junie, seize ans, confrontée au grand amour, celui de Nemours, son professeur d’italien, plane un doux aura de beauté, mystérieux et fragile. Les adjectifs propres au sentiment amoureux, celui dont on ne comprendra jamais ni les causes, ni les aboutissants. Christophe Honoré tente ici, par la grâce et la gravité du lieu, de la saison et de l’air du temps, de capter l’indicible. La passion trouve alors écho dans ces détails insignifiants des attitudes de l’adolescence tourmentée. Regards, sourires, silences, non-dits, le cinéaste capte tout avec beauté et poésie. Une traduction de « Ti Amo » en cours d’italien ou une chansonnette démodée au bistrot de coin, la moindre scène suffit à tourmenter l’âme de l’être en prise avec ses sentiments, et l’âme du spectateur par la même occasion. Avec un visage nouveau et cristallin (Léa Seydoux) et la figure phare du cinéma honorien (Louis Garrel dans une fabuleuse et absolue détresse amoureuse), La Belle personne construit une merveilleuse et douloureuse haute idée de l’amour : toute passion est vouée à l’échec. « Il n’y a pas d’amour éternel même dans les livres » explique Junie à son bien-aimé comme pour justifier sa fuite prochaine, sa fuite du bonheur qui n’est qu’à ses yeux illusion

Non, ma fille tu n’iras pas danser (2009) : « Tu vois pas que tu t’es juste habitué à ne pas respirer »

Non, ma fille tu n’iras pas danser est l’œuvre la plus désenchanté de Christophe Honoré. Alors que ces films précédents contaient des chagrins heureux, celui-ci, par sa profondeur et sa révolte lève le voile sur la plus vaste douleur qui soit : la famille. Cette famille c’est celle de Léna (Chiara Mastroianni). Profond et révolté, ce film résume en un drame familial toute la difficulté d’être une fille malgré des années et des années de féminisme.

Tout est dit en un titre : Non, ma fille tu n’iras pas danser. Le rappel à l’ordre sévit tout le long du film à l’égard de Léna. Héroïne à contre-temps, cheveux long et jupe courte en jean, Léna n’a ni les traits, ni les attitudes de ses comparses trentenaires. Depuis qu’elle s’est séparée de Nigel son mari, depuis qu’elle a osé quitté le domicile conjugal, elle traverse la vie comme elle peut avec ses deux enfants. Elle triomphe avec vaillance des obstacles semés sur saroute. Mais il lui reste à affronter le pire : l’implacable bonté de sa famille qui a décidé de faire son bonheur. Déchirant de réalisme et de poésie, Honoré excelle ici dans l’art de décrypter nos vie et nos souffrances. Chronique de mœurs, Non ma fille tu n’iras pas danser illustre tout en finesse la tragédie de la vie de famille et des sacrifices qu’elle implique. « Ta vie ne se résume pas à ce que tu es, ni à ce que tu as ou ce que tu peux avoir, mais ce à quoi tu es prête à renoncer » lance Louis Garrel à une Chiara Mastroianni, étouffée par cette vie de famille où il faut impérativement réussir. Que faire de sa vie ? Vivre dans sa totalité, en égoïste, ou se consacrer aux autres et renoncer? Vaste sujet où Honoré brille encore une fois.

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Critique, écrivain, scénariste et réalisateur ingénieux, Christophe Honoré s’agite à tous les plans. Ici nous retiendrons avant tout de l’artiste innovant et inspiré sa capacité indéniable à révolutionner le sage cinéma français. Habile bricoleur des images et des mots, Honoré excelle dans le décryptage subtile du fonctionnement de nos corps et de nos âmes. Noble fonction que celle à laquelle Honoré s’attache tout au long de sa prestigieuse filmographie. Observateur délicat de son temps, il se rêve ainsi en artiste romantique et insuffle à son art de la vie. Habité de laideur et de beauté, fait de personnages rarement héroïques souvent abimés, son cinéma parle à toute une génération car il y fait primer l’émotion dans un monde qui est de moins en moins apte à en ressentir.

Commentaires

Une Réponse pour “Le cinéma honorable de Christophe Honoré”
  1. D.R.Mi dit :

    Très bonne analyse de l’oeuvre cinématographique de Honoré.

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