Vénus Noire, entre cruauté et splendeur

22 novembre 2010 par Thomas Lapointe  
Classé dans Cinéma, Critiques

Présenté en compétition à la dernière Mostra de Venise, Vénus Noire, le nouveau film d’Abdellatif Kechiche, retrace le parcours de Saartjie Baartman, dans un film où la cruauté côtoie la splendeur.

Réalisateur auréolé des Césars de meilleur film, meilleur réalisateur et meilleur scénario par deux fois (en 2005 pour L’Esquive et en 2008 pour La graine et le Mulet), Abdellatif Kechiche abandonne cette fois-ci la chronique sociale contemporaine qui a fait son succès depuis son premier film, La Faute à Voltaire, pour le biopic historique. Kechiche adapte en effet pour le cinéma une histoire vraie, celle de Saartjie Baartman, une jeune femme au fessier proéminent, originaire de ce qui est aujourd’hui l’Afrique du Sud, ramenée en Europe par un hollandais et exhibée à Londres puis à Paris d’abord comme curiosité de foire, au même titre que les nains, les femmes à barbe, les géants de trois mètres et autres femmes à deux têtes (façon Freaks). Puis comme objet d’études scientifiques menées par le naturaliste Georges Cuvier qui rapprocha son anatomie de celle d’un singe. Le moulage en plâtre de son corps fut d’ailleurs exposé au Musée d’histoire naturelle jusqu’en 1974. Devenue symbole des théories racistes engendrées par la colonisation, sa dépouille fut réclamée dès 1994 par l’Afrique du Sud, mais n’a été rendue par la France qu’en 2002 suite au vote d’une loi spéciale.

Si Kechiche change de cap, Vénus noire n’augure cependant pas d’un tournant radical dans la carrière du réalisateur. Le film n’est que la continuité de son travail autour du thème de l’oppression des regards. Et en cela, il n’est que par trop contemporain.

Pour incarner ce personnage qui a connu les pires des humiliations, le réalisateur, après Sara Forestier dans L’esquive et Hafsia Herzi dans La Graine et le mulet, révèle une nouvelle comédienne d’origine cubaine dans son premier rôle : Yahima Torres, qui se livre à corps perdu dans cette fable d’une cruauté sans limite. Le télescopage entre le personnage et l’actrice, qui joue évidemment de son physique, n’en est que plus troublant. Objet de tous les regards, qu’ils soient de dégoût ou de désir, celle qu’on surnomme la Vénus Hottentote voit son destin s’enfoncer dans une noirceur dérangeante. Des foires où elle est montrée comme une bête exotique venue de loin, aux cabinets des scientifiques qui l’auscultent avec une rigueur méthodique pour prouver l’infériorité de certaines races, jusqu’au bouge où elle est condamnée à se prostituer, la Vénus noire se voit totalement déshumanisée à travers les yeux des autres, jusqu’à n’être plus qu’un corps découpé sur une table d’autopsie.

Pour mettre en scène cette cruauté des regards, le cinéaste utilise, comme dans ces précédents films, de longues séquences où il réussit à créer une ambiance étouffante et à installer une tension croissante. Rien n’est fait dans la demi-mesure, Kechiche va jusqu’au bout des choses, quitte à prendre le temps qu’il faut. La pression qui en résulte, répétée scène après scène, n’en est que plus terrible et plonge le spectateur dans des situations plus insoutenables les unes que les autres. Avec, pour comble de l’horreur, cette assemblée de libertins visiblement intrigués et pourtant sexuellement excités à la vue des parties génitales « monstrueuses » de la Vénus Hottentote. Summum de la perversité.

Pourtant, point de voyeurisme là-dedans. Vénus Noire est un combat de 2h45 sans concessions entre le spectateur et ce qu’il voit sur l’écran. Eprouvant et saisissant.

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