Abd Al Malik, conteur des banlieues

25 novembre 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Livres

Habituellement Abd Al Malik est encensé dans la rubrique Musique des magazines. Ici, il sera encensé dans notre rubrique Livres. Une rubrique où se dissimule bien souvent des questions de société. Il se trouve que ce « vivre ensemble » est au centre de l’œuvre d’Abd Al Malik, une œuvre prolifique où le mot est roi. « Debout et libre », l’artiste se fait « écho du réel » dans ses chansons mais aussi dans ses ouvrages. Quand il nous annonce, avec ce ton serein qu’il maitrise si bien, que La Guerre des banlieues n’aura pas lieu, on l’écoute. On imagine l’embellie qu’il dessine et avec lui on ose enfin rêver.


Rappeur, musicien, poète et maintenant écrivain, le gamin sorti des banlieues de Strasbourg a embrassé une carrière que bien des politiques pensent impossible. Impossible de sortir de cette banlieue, d’oser rêver, interpeller l’avenir. Abd Al Malik est passé outre ces barrières, ces tours de bitumes et ces préjugés. Alors inévitablement, sa parole nous interpelle. Qu’elle soit orale ou couchée sur le papier, l’humanisme qu’elle défend nous apporte l’espace d’un court instant, le temps d’une chanson ou d’une lecture, un véritable moment de réflexion. Une réflexion ignorée du monde actuel. « Des voitures brûlent ? Des barricades ? » la France a peur, aurait dit l’autre, Abd Al Malik l’écrivain lui préfère expliquer : « Ce n’est pas un autre Mai 1968, c’est le diktat d’une autre société . D’un autre questionnement dont le cœur mendie d’autres réponses ».

L’existence au sens du « vivre ensemble »

Le questionnement posé par Abd Al Malik est celui de l’existence au sens du « vivre ensemble ». Voilà comment l’auteur annonce la couleur du récit qui va suivre. L’ouverture sonne comme du slam. Agrémentée de quelques photographies en noir et blanc, Abd Al Malik débute La Guerre des banlieues n’aura pas lieu par cette question maître du récit : « Est-ce qu’on parle des banlieues ou est-ce qu’on parle de la France ? ». Cinq pages d’ouverture pour traduire un malaise. Abd Al Malik parle et le lecteur écoute ses maux, ses mots à la justesse admirable, simples et sages comme il est rare d’en entendre aujourd’hui. D’emblée il ne parle pas « en tant que Noir, Blanc, Arabe ou Juif », non, il parle en tant que « membre de la communauté nationale et de ce que cela implique ». Voilà de quoi il parle. De vraisemblance, de reconnaissance, de l’amour inconditionnel porté à ce pays, la France. Il n’y a pas le moindre sentiment de vengeance, juste un désir dévorant de préparer nos âmes, de nous faire entendre, par son texte, les échos de ce monde que l’on stigmatise, précarise, ghettoïse.

La Guerre des banlieues n’aura pas lieu c’est d’abord l’histoire de Peggy, personnage principal derrière lequel on aperçoit le visage expressif d’Abd Al Malik. Cette histoire est un conte d’une expérience vécue. Un conte où il est enfin question d’échanges et de témoignages. Une histoire où l’auteur se fait narrateur et « entame une histoire de banlieue », l’histoire de Peggy entre les blocs, dans une chambre où on écoute un disque de rap, dans une cellule de prison, de la mosquée à la cour d’école. Peggy et son regard précieux sur les êtres qu’il voit passer et trépasser devant lui.

Des êtres dont le mot favori n’est autre que « galère ». Cette galère que personne n’est apte à comprendre et encore moins à entendre. Ce sentiment que toute vie normale s’arrête « aux frontières de la Tess » comme dirait Peggy. Cette Tess où on rit, où on pleure, où on se perd, où on doute, où on aime et où on éprouve de la haine « comme partout » précise notre narrateur. Notre auteur quant à lui écoute cette haine parler, il n’est pas question de la justifier mais tout simplement de la faire comprendre aux autres.

Abd Al Malik ou le désir de « comprendre »

Ce qui se passe dans ces tours de briques et de mensonges, dans ce vaste horizon de galères et de blessures quotidiennes est « humainement explicable » nous conte la prose du sage Abd Al Malik. Lui qui a longtemps fait couler son flow clairvoyant pour éclairer nos consciences signe un ouvrage impossible à classer tellement sa forme et son contenu s’avèrent remarquables. Mais l’idée est toujours au fond la même : comprendre par les mots, entendre les maux. Le narrateur raconte : « Dans mes yeux à moi, il y avait écrit « je veux comprendre » et ensuite j’ai voulu tout comprendre : la vie et tout ce qui se trame autour. ». Lire et écouter Abd Al Malik revient à ce « je veux comprendre ». Comprendre par la musique, la littérature, la spiritualité, que c’est l’Humanité qui est en crise et pas seulement la banlieue.

Ces quelques pages et images en noir et blanc qui forment avec beauté cet ouvrage (Prix Edgar Faure 2010) ne parleront sans doute pas à tout le monde. Car certains n’aiment pas les belles paroles, ils leur préfèrent les actes. Mais ce sont les mots qui mènent aux actes rappelle Abd Al Malik, ce sont eux qui préparent nos âmes à l’acceptation d’autrui, à la compréhension d’une situation inexplicable. Le mot prétentieux de l’éditeur compare Abd Al Malik à Aimé Césaire, au « travailleur de la poésie » qu’était Rimbaud et même à Martin Luther King. Le livre bouclé on repense à ces trois grands hommes, alchimistes des mots et des idées , travailleurs acharnés à faire survivre l’Humanité. Dans la grisaille de la banlieue, Abd Al Malik ose rêver, s’efforce à interpeller nos fragiles consciences et rejoint de ce fait ces grands hommes.

La Guerre des banlieues n’aura pas lieu d’Abd Al Malik (Le Cherche Midi)

Commentaires

Une Réponse pour “Abd Al Malik, conteur des banlieues”
  1. Monex dit :

    La guerre des banlieues n’aura pas lieu signe l’entrée d’Abd Al Malik dans la galaxie littéraire. Tel Aimé Césaire dans son Cahier d’un retour au pays natal il s’y engage debout et libre . II rêve de couleurs dans la grisaille des quartiers de baume sur les blessures du quotidien de lumière et d’amour dans les caves de l’obscurantisme.

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