L’Amérique désaxée de Joan Didion

13 janvier 2011 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Livres

L’âme de l’Amérique est insaisissable parce qu’elle est contraire, parce qu’elle est terre du pire comme du meilleur. Mais l’âme de l’Amérique n’a jamais été aussi à portée de main que dans la fureur de vivre des années 60. Fureur irrépressible dont Joan Didion, sismographe-chroniqueuse des sixties, a été témoin. Cette grande figure des lettres américaine à déambulé de San Francisco à Manhattan, des Doors au Black Panthers avec un soucis permanent : localiser son épicentre. Aujourd’hui, ses reportages d’un autre temps sont réédités chez Grasset, l’occasion pour tous, de lire quelques uns de ses récits, bouleversants de vies et de drames, l’occasion de découvrir un véritable requiem aux sixties et de toucher du bout des doigt l’âme d’une Amérique qu’on a tous aimé un jour ou l’autre.


Pour vous, pauvres âmes nés trop tard pour voir le monde en quête absolu de liberté et de plans acide sur Janis Joplin, de luttes pour les droits civiques des noirs, et de combats acharnés entre bloc de l’est et bloc de l’ouest, il ne reste que quelques bons documentaires sur Woodstock et de bons vieux vinyls des Stones et des Doors à écouter à fond pour se remémorer ce bon vieux temps perdu. Aujourd’hui, sachez que vous pourrez compléter votre vague à l’âme nostalgique avec les écrits de Joan Didion. Onze textes réunis (restés à ce jour inédits en France et parés d’un aura plus que mythique aux Etats-Unis) vous menant dans les méandres de l’Amérique de ces années-là mais aussi dans les fêlures mentales de son observatrice Joan Didion, victime de son ultra-sensibilité qui la mena, dès la trentaine, vers les sphères vulnérables de la dépression.

Joan Didion a enregistré les fêlures des années 60

Mais comment ne pas frôler la crise personnelle quand on cherche à tout prix l’âme de l’Amérique ? Comment rester de marbre face à cette « hémorragie sociale » venue secouer l’Amérique, elle qui venait d’un quartier hippie du San Francisco de 1967 ? L’épopée de Joan Didion et de son Amérique débute sous un chapitre intitulé « Requiem pour les années 60 », pour toutes ses figures croisées, anonymes (gamins de San Francisco) ou célébrités (Janis Joplin, Jim Morrison) dont l’écrivaine-journaliste a enregistré les fêlures. « Nous assistons à quelque chose d’important. Nous assistons à la tentative désespérée d’une poignée d’enfants terriblement démunis de créer une communauté au milieu du vide social, une fois que nous avions vu ces enfants, nous ne pouvions plus ignorer le vide » écrivit Joan Didion après son immersion dans la communauté de San Francisco. Parce que ce n’était pas une rébellion générationnelle comme les autres, les sixities l’ont profondément bouleversé. Sous son regard sensible et toujours nuancé, le requiem des années 60 n’est pas une explosion de superlatifs et d’atmosphères folles, non, sous ses lignes se dissimulent une inquiétude qui aujourd’hui trouve tout son répondant. L’Amérique de ces 11 chroniques est capable du pire comme du meilleur.

Récit de la réalité à la prose passionnante, L’Amérique de Joan Didion retrace les grandes heures de la bannière étoilée, sans cesse au bord du chaos. Chaos de la drogue lorsque Joan Didion chronique ce concert de Janis Joplin chantant « au milieu d’une foule défoncée », chaos musical mené tambour battant par un Jim Morrison « missionnaire de la sexualité apocalyptique » dans un studio de la Cité des Anges, chaos du peuple noir toujours pointé du doigt pour arranger les esprits du petit blanc, chaos de la « famille » Manson et de ses meurtres mythiques… La plume de Didion est angoissante parce qu’elle conte ce monde qui court à sa perte, celui qui « quand une femme se fait violer dans les Etats-Unis d’Amérique, la première chose à faire est de mettre la main sur une bande de jeunes noirs », c’est parce que Didion est de ce monde-là, parce qu’elle le regarde avec une extrême lucidité qu’elle tombera dans les affres de la dépression.

Une Amérique au bord du chaos

Les écrits de la journaliste Américaine sont hantés par une angoisse existentielle qui se dissimule derrière chaque mot, chaque faits divers, comme si derrière la réussite optimiste de la bannière étoilée se cachait le pire des mondes. Au bord du chaos voilà comment apparaît L’Amérique de Joan Didion, qui sous son titre prestigieux de « Femme de l’année » (1968) par Los Angeles Times éclipse son rapport psychiatrique accablant. Oui, les étoiles ne sont que poussières sur la terre promise qu’est l’Amérique. Celle que l’on veut voir et avoir, celle des grands mythes, des étoiles d’Hollywood, du noir et blanc, des grandes luttes inoubliables, de la liberté et de l’infini des possibles. Celle que l’on s’est tous fabriqué à base d’images et de récits venus d’Outre-Atlantique. Car tout ceci n’est-il pas un rêve ? Un rêve dont nous serions tous les victimes comme Joan Didion. Cette grande dame du journalisme, par « la finesse de son intelligence et l’acuité de son regard », nous donne, aujourd’hui, une tout autre vision du rêve américain que l’on est pas prêt d’oublier…

L’Amérique de Joan Didion (Grasset)

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