Annie Girardot, du coeur et des rôles
1 mars 2011 par Eloïse Trouvat
Classé dans Actualités, Cinéma
Elle est partie. Partie rejoindre les Ventura, Gabin, Schneider, Montand et autres grands noms d’un cinéma d’un autre temps. Tous ces noms prestigieux, elle les avait oubliés à cause de l’horrible maladie dont elle était atteinte. Alzheimer, la coupable, celle qui faisait qu’Annie ne se souvenait plus d’Annie Girardot. Cette actrice intensément populaire, tragédienne hors pair, nous a quitté, hier, à l’âge de 79 ans. Annie Girardot n’a pu conserver en mémoire les souvenirs de sa fabuleuse et tumultueuse vie de comédienne. Alors pour un dernier hommage, on se souvient pour elle de ses souvenirs, extraits mythiques, et gouaille intemporelle qu’elle nous a laissés à tout jamais.
Rocco et ses frères de Luchino Visconti (1960)
Annie Girardot a commencé sa carrière sur les planches. Pas n’importe lesquelles : les prestigieuses planches de la Comédie-Française. Là-bas, en 1956, elle joue dans La Machine à écrire. Une pièce d’un certain Jean Cocteau. D’elle il dira : « elle a le plus beau tempérament dramatique de l’après-guerre ». À la fin des années 50, Annie quitte les planches pour les plateaux de tournage. À l’époque, de grands metteurs en scène comme André Hunebelle ou Marc Allégret ont un faible pour son joli minois et sa gouaille des faubourgs. En 1960, elle part pour l’Italie de Luchino Visconti. Dans Rocco et ses frères, chef-d’œuvre du maître italien, elle incarne Nadia. À 29 ans, on lui offre enfin un premier grand rôle de femme aimée et brisée. Sur le tournage de Rocco, elle rencontre un ami de toujours (Alain Delon) et un mari pour toujours (Renato Salvatori), avec qui ce ne sera jamais la dolce vita.
Vivre pour vivre de Claude Lelouch (1967)
La suite est construite de hauts et de bas. Une carrière à l’image d’une vie. Car Annie fonctionne aux coups de cœur. Elle est d’une autre époque, celle de la passion. Passion amoureuse qui la conduira à passer beaucoup de temps sur les plateaux de la Cinecittà. Passion du cinéma qui l’amena à accepter des scénarios médiocres, toujours animée finalement par sa furieuse envie d’incarner. Sous l’œil amoureux de Claude Lelouch, « le seul qui me comprend vraiment » disait-elle, Annie se donnera toute entière à trois reprises : Vivre pour vivre (1967), La Vie, l’Amour, la Mort (1969), Un Homme qui me plaît (1969).
Mourir d’Aimer d’André Cayatte (1971)
Les années 70 seront celles des succès populaires. Audiard, Broca, Zidi, Annie collectionne les bons plans de la comédie à la française. Femme de ménage tordante dans Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas mais… elle cause ! Femme de patron militante dans La Zizanie. Femme fliquette dans Tendre Poulet. Comédienne tous terrains, à la fois prof, flic, médecin, femme de ménage, Annie Girardot deviendra « l’actrice préférée des français ». Titre magique qu’elle doit certainement à sa double force : aimer et oser. Parce qu’elle aime et qu’elle ose, elle sera Gabrielle Russier dans Mourir d’Aimer d’André Cayatte. Histoire vraie et tragique d’un amour impossible dans une société réac’ où un jeune garçon tombe amoureux de sa professeure.
César du Meilleur second rôle (1996)
Dans les années 80, Annie Girardot disparaîtra peu à peu des écrans. Parce que le public et la « grande famille du cinéma français » ont la mémoire courte, elle sera oubliée. Après une rude traversée du désert, son grand amour et ami, Claude Lelouch, lui proposera le rôle de Madame Thénardier dans Les Misérables (1995). Ce rôle lui offrira un César du Meilleur second rôle. Mais il lui offrira surtout un instant désormais mythique de l’histoire des César. Une « grande famille du cinéma français » debout, unanime, la larme à l’œil pour elle. Elle dont les mots ne cesseront jamais de battre à la chamade. Annie Girardot avait du cœur. Du cœur pour aimer des hommes difficiles. Du cœur pour accepter des rôles éprouvants. Du cœur pour être accessible, être une femme comme les autres. Qui boit, qui fume, qui drague et qui cause. Puis un jour, fatalement, qui crève. « Je vais crever, on va tous crever bientôt !» lâchait-elle avec vivacité dans ce rôle grandiose qui lui a valu un César.
On se permettra une ellipse sur les dernières années de cette existence effrénée. Quelques apparitions sur grand écran, puis cette mémoire qui flanche. Dans un documentaire émouvant, intitulé Ainsi, va la vie, l’actrice parlait de ce qui ne reviendrait jamais : sa mémoire. Aujourd’hui, Annie et sa mémoire qui flanche se sont définitivement absentées du théâtre de la vie. Nous, cinéphiles, restons-là avec notre mémoire qui se souvient, non pas de l’Annie de la fin, mais de l’Annie de toujours, éternelle amoureuse trompée chez Lelouch et charmant clown chez Audiard. Une Annie qui, quoi qu’elle fasse, avait du cœur. Petite chose bien rare de nos jours.









