Fighter, variation subtile, poignante et drôle sur la famille et le sport
8 mars 2011 par Marine Bienvenot
Classé dans Cinéma, Critiques
Pour reprendre le champ lexical de la boxe, Fighter avait tout du challenger. Un film maudit qui, grâce à la pugnacité d’un tiers voit le jour et rencontre le succès. Quatre ans de galère avant que les premiers tours de manivelle ne soient donnés, quatre ans de défections tant du côté du casting que de la réalisation et pourtant… Dans les gants de cet underdog, un homme seul contre tous (ou presque) : Mark Wahlberg.
Underdog : mot anglais employé pour désigner un joueur qui est quasi-certain de perdre. Soit par l’opinion des autres ou la sienne. Il est à l’opposé du favori. Et c’est clairement avec ce terme que l’on peut définir Micky Ward. Autant le boxeur que l’homme d’ailleurs. Piégé entre une mère étouffante et pourtant absente et un demi-frère à la fois protecteur et destructeur, Micky surnage. Boxeur perdu dans les affres de la défaite à répétition, il arrive à un âge où l’on ne se dit plus qu’il accomplira ce que son frère, le légendaire Dicky, n’a pas réussi à être : champion du monde de boxe. Aujourd’hui paumé, vivant à mi-temps en prison, dépendant au crack et à la légende urbaine de sa victoire sur Sugar Ray Leonard, Dicky reste pourtant particulièrement attachant et attaché à son petit frère Et il va tout faire pour le mener au plus haut. Ou l’entraîner dans sa chute.
« Inspiré de faits réels« . Cette mention apposée au générique de Fighter suffisait à en faire un des chouchous d’Hollywood pour la dernière campagne des Oscars. Ajoutez à cela deux interprétations hors normes liées à une transformation physique hallucinante et vous obtenez effectivement deux Oscars des meilleurs seconds rôles pour Christian Bale et Melissa Leo. Dire que tout ça n’était pas gagné serait un euphémisme tant l’acharnement de Mark Wahlberg à produire et jouer le Fighter relève du chemin de croix. Darren Aronofky a longtemps été associé au film et lorsque Brad Pitt, qui devait jouer Dicky Eklund, déserte le projet, il décide d’en rester producteur. Il faudra encore que Matt Damon s’échappe à son tour pour que Christian Bale et David O. Russell rejoigne Mark Wahlberg qui, au cours des 4 ans de galère, n’a jamais perdu l’espoir (et le physique) d’incarner ce boxeur dont l’histoire semble lui être chevillée au corps.
Mais le coeur du film réside dans la relation amour-haine entre deux frères que tout oppose et pourtant rassemble. Dicky, malgré le fait qu’il ait détruit sa vie à coup de drogue, de violence et de séjours en prison, passe toujours pour l’enfant prodigue de la ville de Lowell, cité industrielle crasse du fin fond du Massachussets et véritable personnage à part entière de Fighter, magnifiquement éclairé par la lumière de Hoyte Van Hoytema. Il reste, malgré toutes les déceptions et les mensonges, le fils préféré d’Alice Ward (incarné avec juste ce qu’il faut de vulgarité par la géniale Melissa Leo). Amaigri à l’extrême, creusé, déguingandé, dilettante mais profond, Christian Bale donne encore une fois toute l’étendue de son talent en incarnant un Dicky Eklund plus vrai que nature.
Micky, lui, est resté dans le droit chemin. Il se donne sans compter à sa passion qu’est la boxe, autant pour lui que pour satisfaire sa famille qui, éblouie par la victoire d’un soir de son grand frère, souhaite renouveler l’exploit et le faire durer pour toujours. Etouffé par sa mère et ses soeurs il s’échappe auprès de Charlene (Amy Adams qui prouve qu’elle a plus qu’un teint de porcelaine et peut aussi élever la voix) qui lui fait voir qu’il a les moyens de ses ambitions. Mark Wahlberg humble et touchant, atteste avec ce rôle que ces quatre années d’acharnement en valaient clairement la peine. Micky « The Irish » Ward semble être le rôle d’une vie. Ces deux garçons se vampirisent et pourtant l’un ne peut s’en sortir qu’en aidant son petit frère et l’autre ne peut se résoudre à réussir sans entraîner son modèle avec lui.
En s’éloignant (un peu) des films mythiques dont les combats sont le plus grand atout (Ali, Raging Bull ou l’inévitable Rocky), Fighter trouve son crédo et sa plus grande force : être plus qu’un film de boxe. En brossant le portrait de losers magnifiques, il se rapproche du Wrestler d’Aronofsky et, dans une moindre mesure de Million Dollar Baby de Clint Eastwood. Mais loin de l’idée de vouloir tomber dans le pathos, le scénario évite les écueils pour devenir à la fois une histoire profondément humaine, touchante, réaliste et malgré tout très drôle. Car oui, grâce à la famille Ward-Eklund, délicieusement dysfonctionnelle, nous avons droit à notre lot de situations comiques.
Quant à David O. Russell que l’on a connu hyperactif voire brouillon sur Les Rois du Désert ou I Heart Huckabees, il prouve ici toute sa maîtrise technique à coup de travellings brillants et justifiés. Il démontre également une belle justesse narrative en prenant le parti de suivre les protagonistes de son histoire caméra à l’épaule pour un rendu d’autant plus réaliste. En faisant glisser son sujet du film de boxe à la chronique familiale, le réalisateur démontre qu’il est plus qu’un faiseur à la recherche du coup qui vous mettra KO. On le remerciera d’avoir évité le biopic hollywoodien par excellence (ascension, descente aux enfer, rédemption) mais il restera à lui reprocher la mollesse de mise en scène des combats, trop vite éludés et filmés à la manière d’une retranscription télé. Tout petit dommage.
Fighter, variation subtile, poignante, drôle et intelligemment écrite sur la famille et le sport, doit tout à un quatuor d’acteurs exceptionnels (Christian Bale, Wark Wahlberg, Melissa Leo et Amy Adams) et à la réalisation fine et fluide d’un David O.Russell à son meilleur. Un uppercut qui va droit au coeur.











