Christine Angot, profession : romancière.

20 mars 2011 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Livres

Christine Angot est un cas littéraire. Un cas très particulier. Chacun de ses nouveaux écrits provoque un étrange phénomène devenu traditionnel, un incroyable et soudain mélange de détestation doublée d’une curiosité acerbe pour la bête littéraire et ses histoires qui le sont si peu. Le principal axe d’attaque des anti-Angot loge en effet dans ce reproche permanent : elle est la reine sacrée, et vilipendée, de la vraie-fausse autofiction. Pas de chance. Angot puise son inspiration dans la noirceur de l’existence : la sienne et celle de ses proches. Et ça, voyez-vous, en France on apprécie moyennement. Surtout lorsque le récit sort dans les librairies hexagonales surplombé de la belle et noble appellation de « roman ».


Déliquescence du couple

N’en déplaise à certains, Christine Angot écrit des « romans ». Les Petits est le dernier en date. Un écrit particulier, légèrement éloigné des anciens, puisque cette fois-ci elle n’occupe pas le centre de l’intrigue mais s’octroie la place intéressante de spectatrice de la déliquescence d’un couple et observe même au-delà, par séquences intenses, la déliquescence de notre société. Il se produit dans ce récit suffocant au style organique, une avancée intéressante de la pensée, et même de l’écriture de l’auteure. Une avancée vers l’autre, sa condition, sa difficulté d’être dans une société en faillite, qui commence à défaillir au sein même de sa demeure : le couple.

Dans Les Petits, Angot conte, avec une droiture inouïe, l’histoire d’un couple qui se rencontre, s’aime puis se détruit à l’aveuglette. Elle, Hélène, est blanche. D’origine européenne, elle s’éprend de lui, le beau noir, d’origine martiniquaise. Il est musicien, du genre passionné, électron libre sans attache. Elle devient son attache. Mais il l’accepte sans broncher car il pense avoir trouvé en elle « une personne qui a compris son mode de vie ». Alors ils s’installent ensemble, avec la fille qu’Hélène a eu d’une précédente union, Clara. Tout bascule quand il a un enfant avec elle. Un, puis deux, puis trois… Il est pris dans « un système ». Ce cercle infernal le conduit directement à la dispute. La dispute de trop. Celle qui fait exploser la vie de couple, la vie de famille. La vie tout court. Celle de tous les jours, constituée de hauts et de bas. Celle où l’on se bat pour la garde de ses enfants, pour payer son loyer, pour gagner une once de dignité.

Un « je » témoin d’une faillite moderne

Angot dresse le portrait étouffant d’une rupture qui s’annonce, s’installe sans faire de bruit. « Il n’imaginait pas que ça évoluerait comme ça. Rien ne lui laissait présager. Ça n’arrive pas d’un coup. Ça s’infiltre » raconte t-elle. Parce que ça s’infiltre en douce, dans l’ombre de la vie de famille, ça se chronique en douceur. Une douceur apparente car au fond, le style de Christine Angot incroyablement syncopé et sonore exprime une violence extrême. Celle d’une vie kafkaïenne, débordante de pièges intimes et sociaux qu’elle se plait à dénoncer d’une manière faussement sage. On l’attaque pour ses manifestations exhibitionnistes, son « je » sans foi, ni loi mais rien de tout cela n’apparaît dans ces 200 pages. Cette fois-ci, le champ d’observation est le couple, un autre que le sien. Un couple qu’elle connait bien expliqueront certains médias. Mais pour lire, pour apprécier la plume de cette écrivaine moderne, est-il vraiment utile de découvrir dans la presse que ce couple n’est pas indifférent à son histoire personnelle, que cette histoire n’est autre que celle de son compagnon actuel. Savoir ce fait nuit parfois à l’équilibre de ce récit si intime, si douloureux.

Angot fait du social. Pas du prestigieux social, non, du social du quotidien et bizarrement celui-là est autant douloureux que les plaintes ultra-personnelles échappées de ses précédents récits amoureux. Lire Angot c’est l’écouter. Elle fait du social indicible. Elle explique comment une mère prive un père de sa progéniture. Comment la violence aveugle s’installe dans un couple. Comment tout ce qui fonde le système, justice, aide sociale et autres administrations débordées, est fondamentalement impuissant. Ses détracteurs l’attaqueront sur le visage qu’elle dessine de la mère des « petits », oubliant que tout ceci n’est qu’un écrit. Ses adorateurs l’estimeront pour l’exact contraire : avoir dévoilé, avec sa petite musique singulière, un pan de la société contemporaine. Les uns la détestent parce que son sujet de prédilection est de « piller » la réalité. Les autres l’adorent parce qu’elle la met en musique. Elle la travaille. La retranscrit avec sa verve inouïe. Dépouillée de toutes exclamations. Juste des points. Des simples points comme des coups. Ceux infligés par la vie, le couple et la société.

« La vie privée n’existe pas. L’intime n’échappe pas à l’économique, au social, à la violence raciale ou politique. Mes personnages sont emplis de cela… » déclarait dernièrement Christine Angot au magazine Télérama. Parce qu’ils « sont emplis de cela » justement, ses personnages sont admirables par leur ténacité face à tout « cela ». Ils témoignent, non pas de l’intimité d’une auteure bankable, mais d’une société contemporaine emplie de failles amoureuses, familiales, sociales. Les personnages  de Christine Angot sont ceux du quotidien. Rien à voir avec l’autofiction, l’intime, l’autobiographie, dont on la taxe sans cesse. Angot, comme n’importe quel écrivain, met un peu d’elle dans ses écrits. Mais elle met avant tout des autres. Ces autres vacillants dans un monde néfaste à chaque instant. Ce monde néfaste qu’elle s’attache à restituer d’une manière quasi naturaliste. Les Petits n’est pas le plagiat d’une vie, c’est la vie. La vie contée avec clairvoyance.

Les Petits de Christine Angot (Flammarion)

 

Commentaires

Une Réponse pour “Christine Angot, profession : romancière.”
  1. jean dit :

    Réaction de Me Georges Kiejman
    http://www.youtube.com/watch?v=9e-XI2KB4og

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