Une Beauvoir très douce

21 avril 2011 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Livres

Elle est l’auteure du Deuxième Sexe. La féministe par excellence. L’intellectuelle suprême, aussi exigeante avec les autres qu’avec elle-même. Elle est aussi la compagne de Sartre. La mère de tous les enfants du féminisme. Simone de Beauvoir incarne avec force toutes ces femmes, ces identités éparpillées tout au long d’une vie captivante pour les uns, honteuse pour les autres. Mais pour les uns comme pour les autres, il serait bien nécessaire d’ouvrir un petit récit méconnu pour mieux cerner ce personnage si célèbre. Découvrir cette confession étonnante et littéraire dépouillée de tous les a priori lassants sur ce symbole du féminisme qu’elle fut, et qu’elle restera à jamais grâce à Une Mort très douce.


Dans ce récit fort personnel, Simone de Beauvoir raconte la mort de sa mère, Françoise de Beauvoir. Le 24 octobre 1963, alors que l’écrivaine est en voyage à Rome avec Jean-Paul Sartre, elle reçoit à son hôtel un coup de fil de son ami Bost qui appelle de Paris. « Votre mère a eu un accident, dit-il. Elle est tombée dans sa salle de bain et s’est cassée le col du fémur ». Beauvoir raccroche et se précipite au chevet de sa mère. Elle y restera pendant quatre semaines… jusqu’à la mort de sa mère. De ce drame intime et universel, Simone de Beauvoir donne le meilleur d’elle-même (selon la critique du Monde de l’époque), ce « elle-même » aussi secret que celui de l’adolescente des Mémoires d’une jeune fille rangée. Si dans cette première pierre de son impressionnante bâtisse autobiographique, elle livrait avec la rage de son jeune âge son « récit de non-conversion » à la morale bourgeoise, dans ce modeste récit de 160 pages rédigé à l’âge de 56 ans, elle confesse avec une sincérité désarmante cette incompréhension soudaine face à la mort qui capture à jamais les êtres aimés.

Dompter la mort pour mieux l’écrire

Françoise de Beauvoir incarnait cet être-là. Elle avait pour fille une écrivaine ambitieuse, une philosophe acharnée, une féministe engagée. Trois dénominations qui n’avaient, à l’époque, pas la cote. Alors forcément, les Beauvoir mère et fille ne pouvaient avoir de très bonnes relations. Chacune enfermée dans un univers étranger pour l’autre, la contestation pour la fille, la soumission pour la mère, elles se sont pourtant aimées, et ce en silence. Une Mort très douce fait le récit de cet amour, étonnant de la part d’une philosophe qui dénonçait avec rage la dictature de la morale bourgeoise et du cocon familial. Derrière ce dédain profond qui a construit Simone de Beauvoir en tant que femme-philosophe-écrivaine apparaît cette échappée belle de sentiments. Une soudaine affection pour cette mère aimée, puis haï, devenue subitement « une pauvre carcasse sans défense ».

À travers la (re)naissance d’un amour profond pour cette mère, la plume de Beauvoir dessine à merveille la cause de cette amour soudain : la mort. La Mort rode dans cette modeste chambre d’hôpital. Sur le corps de Françoise de Beauvoir comme dans la tête de ses deux filles, Simone et Poupette. Ainsi l’écrivaine s’évertue à disséquer l’incompréhensible, comme elle l’a fait dans ses précédents ouvrages. Car la force de Beauvoir réside dans cette caractéristique emblématique de son art : disséquer pour mieux saisir les rouages d’un fait incompréhensible. Ici, la finitude de l’âme humaine.

La chute de Françoise de Beauvoir va amener les médecins à découvrir l’affreuse maladie dont elle est atteinte : un cancer. Pendant que les médecins promènent leur arrogance de chambre en chambre, Beauvoir observe. Son regard se pose partout : sur le monde médical, les infirmières, les familles, les patients et puis cette mère pour laquelle elle avait la certitude qu’elle ne verserait aucune larme à sa mort. Or la mort se pointe, et Beauvoir ne peut lutter contre elle. Elle prend subitement possession de ce corps qui l’a mis au monde, et se doit de poser des mots sur ce mal étrange qui ronge sa mère à l’intérieur comme à l’extérieur. Il y a d’abord « cette pauvre carcasse sans défense, palpée, manipulée, par des mains professionnelles, où la vie ne semblait se prolonger que par une inertie stupide ». Mais ce qui frappe l’écrivaine par dessus tout c’est l’oubli flagrant devant la mort des interdits, des règles aliénantes qui avaient opprimé sa mère durant toute sa vie. Ainsi Simone de Beauvoir avoue l’immensité de sa surprise face à cette femme qui soudainement n’a plus aucune pudeur et exhibe avec indifférence « un ventre froissé » et « un pubis chauve ».

Le courage face à l’inintellegible

Face à cette mort soudaine, déclenchant cette imprévisible affection, Simone de Beauvoir parle comme une écrivaine et analyse comme une philosophe. Une Mort très douce est souvent qualifié de récit, mais il est aussi autobiographique que philosophique. Il y a dans ces pages sincères et émouvantes, tout un pan de sa philosophie. Outre la mort d’un être cher, elle s’octroie quelques passages fort intéressant sur les médiocres conditions de travail du personnel soignant, l’arrogance et la course à la réussite des médecins, sans négliger cette fatale question toujours d’actualité : l’euthanasie. De ce court récit jaillit multiples questionnements, raisonnements sur la vie et sur les êtres qui la quitte, sans oublier ceux qui y reste. Ceux qui condamnent le malade au silence, ceux qui l’obligent à taire ses anxiétés, à refouler ses doutes au moment où il a justement besoin de vérité.

Beauvoir éclaire de sa plume brillante et courageuse des pensées atroces que seule la mort imminente peut faire naître. On l’accompagne dans ce dédale inintelligible, et, avec elle, on tremble de ne plus entendre le souffle de sa mère, d’entendre retentir la fatidique sonnerie du téléphone, et la voix qui prononcera « C’est fini ». Les mots de Beauvoir sont toujours celle d’une femme forte et volontaire, une écrivaine fidèle à son œuvre, mais plus que jamais ici elle arriverait à nous arracher une larme. Nous qui l’avons connue ambitieuse dans ses mémoires, engagée dans ses essais et combats, nous la découvrons subitement seule, craintive mais toujours dotée de cette admirable foi en l’Homme. Cet Homme qui doit un jour ou l’autre mourir de « quelque chose » comme elle le dit si bien. Selon elle, « Il n’y avait pas de mort naturelle : rien de ce qui arrive à l’homme n’est jamais naturel puisque sa présence met le monde en question. Tous les hommes sont mortels : mais pour chaque homme sa mort est un accident et, même s’il la connait et y consent, une violence indue ». Lire ses mots, ses douleurs et ses sentiments inédits, c’est lire la vie et mieux comprendre la sienne.

Une Mort très douce de Simone de Beauvoir (Folio)

À lire en complément, toujours de Simone de Beauvoir : Le Deuxième Sexe (Folio Essais) et Mémoires d’une jeune fille rangée (Folio)

 

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