Nietzsche, Se créer liberté, quand la philosophie rencontre la bande dessinée
27 avril 2011 par Eloïse Trouvat
Classé dans Livres
Au premier abord, c’est une rencontre impossible. Mais « l’impossible » n’existe pas dans la langue de Michel Onfray. Le philosophe décrié, auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, créateur de l’Université populaire de Caen et spécialiste de la pensée nietzschéenne travaille toujours à sa mission première : installer de la philosophie dans la vie et vice-versa. La philosophie c’est Nietzsche, et la vie c’est la bande dessinée. Nietzsche : Se créer liberté, BD d’une centaine de pages, incarne cette rencontre improbable grâce à la pensée agitée de Michel Onfray et le dessin spirituel de Maximilien Le Roy.
Initialement prévu pour le cinéma, Nietzsche : Se créer liberté trouve finalement vie dans un « média populaire » selon Onfray et « cinéma du pauvre » selon Le Roy : la bande dessinée. À la base de ce travail remarquable, il y a d’abord un script de Michel Onfray sur le destin aussi chaotique qu’éblouissant du philosophe allemand Friedrich Nietzsche. Un destin à l’image de son siècle : le XIX ème préparant activement l’inhumanité du siècle suivant. Un destin lyrique sur lequel se pose le dessin fulgurant du jeune Maximilien Le Roy. Si Michel Onfray dispose d’une connaissance quasi-parfaite de l’œuvre nietzschéenne (chacun de ses livres s’ouvre sur une citation du philosophe), Maximilien Leroy, lui, a dû jouer les grands reporters pour être au plus prêt graphiquement des sentiments et pensées du philosophe allemand. Il s’est ainsi rendu dans chaque ville où Nietzsche a fait escale : Rome, Venise, Naumberg… Chaque lieu où sa pensée a pu vagabonder sans entraves. Et c’est justement sans entraves que se libère de cette bande dessinée, aussi élégante pour l’intellect que pour l’œil, un personnage rare, un homme tourmenté, un philosophe précieux pour les siècles passés et ceux à venir : Friedrich Nietzsche.
Ode à la pensée
Homme avide d’absolu, athée convaincu, torturé autant par l’idée de liberté que celle de vérité, Nietzsche est pour certains un mauvais souvenir de cours de philo. Pour d’autres, il est une clé à l’incompréhensible : la vie humaine. Raconter Nietzsche, sa vie, son œuvre s’avère une affaire bien délicate : comment mettre la pensée du philosophe à portée de tous ? En jurant fidélité à la pensée nietzschéenne, à ses apogées puissantes comme à ses brusques naufrages, selon Onfray. La chronologie sera donc scrupuleusement respectée. On découvre les premier pas de Nietzsche dans la musique (notamment grâce à sa rencontre marquante avec Wagner) puis ses premières lectures philosophiques. Schopenhauer et son Monde comme volonté et représentation bouleversent alors la vie du jeune homme. Le grand Schopenhauer fait figure de « socle sous les pas mal assurés » du petit Nietzsche. Lui qui devait être pasteur, comme l’exigeait la tradition familiale, choisira de se tourner à jamais vers la clé de la vie : la philosophie.
Avec cette noble discipline, véritable art de vivre pour les philosophes eux-mêmes, Onfray n’a pris aucune liberté. Il a travaillé à une véritable réhabilitation de l’histoire de Nietzsche. Une histoire égratignée après sa mort par sa sœur, Elisabeth, qui a falsifié sa pensée et ses écrits au service du nazisme. Onfray rétablit donc la vérité nietzschéenne. L’amour ? « Ce n’est rien d’autre qu’une ruse de la nature qui poursuit des fins. Rien d’autre que la propagation de l’espèce n ». Le christianisme ? « Une maladie qui nous invite au suicide lent, qui veut que nous mourrions de notre vivant sous prétexte que nous en mourrions mieux le jour dit ». La mission du philosophe ? « Enseigner la nature tragique du monde, puis donner des solutions pour y vivre et parvenir à la joie ». Michel Onfray installe dans la bouche de ce personnage de papier des mots nietzschéens, dérobés ici et là dans la correspondance du philosophe mais aussi dans ses ouvrages. Des mots à portée de tous, soutenus par des dessins tantôt sombres tantôt lumineux. Des illustrations à l’image de cet homme philosophe épris de liberté mais soumis aussi à des tourments incurables.
« Sismographier » les émotions nietzschéennes
« Je suis un sismographes d’émotions » explique Nietzsche. La parole se transforme soudainement en un croquis, un dessin, puis en une bande dessinée entière. Nietzsche : Se créer liberté est un véritable « sismographe des émotions » du philosophe mais aussi de ses proches : amis critiques, mère catholique, sœur antisémite. Le dessin retranscrit parfaitement l’atmosphère d’une fin de siècle complexe en jouant sur les couleurs sombres lorsque Nietzsche fait face aux pensées obscures de sa sœur ou de sa mère, et use de couleurs flamboyantes quand le philosophe donne libre cours à ses pensées grâce à la lecture, la musique ou des ballades dans la nature. Comme Maximilien Le Roy s’est imprégné des lieux, des gens et des pensées croisés par le philosophe, sa bande dessinée se trouve enrichie de ce savoir précieux. Le dessin s’attache à dépeindre le mouvement des idées et des pulsions du philosophe en ponctuant le récit de vie par quelques échappées introspectives où s’expose un Nietzsche solitaire, un vagabond romantique exposant des extraits de ses textes. Enfin, la relecture de l’aventure nietzschéenne ne pouvait se faire sans mentionner la fragilité psychologique du philosophe : le dessin devient subitement brouillon, et l’on découvre un Nietzsche recroquevillé sur lui-même, toujours en guerre avec ses démons intérieurs. La folie le guette, comme elle guette le monde qui se construit sous ses yeux. Un monde élaborant sa perte prochaine.
Bande dessinée élégante et nécessaire, Nietzsche : Se créer liberté a la volonté honorable de placer la pensée de Nietzsche, et plus largement la philosophie, à portée de tous. Dès les premières pages, la réflexion est en marche, chez le philosophe, comme chez le lecteur et rien ne semble vouloir l’arrêter chez l’un comme chez l’autre. Les pages s’enchaînent à une vitesse effarante et la pensée nietzschéenne devient peu à peu limpide pour les néophytes en philosophie. Le tandem Onfray-Le Roy donne la clé de ce parcours impossible, une clé qui n’ouvre pas toute les portes de la forteresse mais qui donne « l’envie nécessaire » de continuer la découverte de l’aventure et la pensée nietzschéenne. « Allons de l’avant, allons plus haut ! L’ici-bas et l’existence ne sont supportables que si l’on emprunte ce raide sentier vers les hauteurs ! » : conseil du philosophe à méditer… ou à suivre directement !
Nietzsche : Se créer liberté, texte de Michel Onfray et dessin de Maximilien Le Roy, Éditions du Lombard (2010)
Pour voir quelques planches de la bande dessinée par ici









