Eliette Abécassis, une mère subversive
9 mai 2011 par Eloïse Trouvat
Classé dans Livres
La quatrième de couverture se veut sincère, violente et impudique : « Désormais ma vie ne m’appartenait plus. Je n’étais plus qu’un creux, un vide, un néant. Désormais j’étais mère ». Et nous, modestes lectrices du style sans faille d’Eliette Abécassis, désormais nous étions conscientes d’une manipulation qui s’opère dans l’ombre d’une société bien-pensante. Cette société-là fabrique une idéologie de toutes pièces qui a la cote : la maternité est un « heureux événement ». Personne ne doit contredire l’idéologie ancestrale, et surtout pas une mère…
Manque de chance, Eliette Abécassis est mère. Mais bien avant ce statut si désiré par la société, il y a une autre étiquette indélébile : celle d’écrivaine. Insatiable, curieuse des traditions, de la place de la femme dans la société et, avec Un Heureux événement, du douloureux dilemme de la maternité. La lire équivaut à assembler les nombreuses pièces d’un puzzle pour arriver jusqu’à l’image sacrée et malmenée de la femme. Elle est certainement l’écrivaine actuelle qui explore le mieux ces désirs infligés et affligeants : devenir épouse et mère.
L’heureux événement trafiqué qui ravage une vie
Dans Un Heureux événement, son héroïne, Barbara, devient cette mère qu’elle s’était promis de ne jamais être. Sur sa table de nuit, il y a Simone de Beauvoir et son Deuxième Sexe. Dans sa tête de romantique, il y a des passages entiers de Belle du Seigneur d’Albert Cohen. Barbara est intense, romantique, intellectuelle, passionnée, libre. Elle est le double d’Eliette Abécassis. Une femme troquant finalement sa liberté pour l’esclavage de tous temps : être mère. Fini les chabadabada aux quatre coins du monde avec Nicolas, son bien-aimé. Un jour en voyage à La Havane, ce dernier lui demande de faire un enfant. « Par faiblesse, par désir, par amour, par folie » Barbara accepte. Quelques mois plus tard, un test de grossesse vient ravager sa vie. Ce n’est pas une page qui se tourne, mais une vie qui se termine : Barbara va être responsable de quelqu’un d’autre.
Cette autre c’est Léa. Un « monstre d’égoïsme et d’indifférence » qui ne va d’abord vivre que pour sa nourriture ! Léa n’a rien à voir avec ce rêve si attendrissant que nous vendent les magazines féminins, les belles-mères agaçantes et les copines-mères. « On commence à être amoureux, et on termine les pieds dans les étriers » se lamente l’écrivaine, l’héroïne ou la mère, on ne sait plus très bien. On est juste capable de savoir que la plume d’Eliette Abécassis a beau appuyer là où ça fait mal, elle nous libère enfin de ce mal infâme et ancestral : devenir mère n’est pas forcément « un heureux événement » comme l’enseigne la mythologie. Porter un enfant pendant 9 mois, souffrir davantage pour le mettre au monde et oublier de vivre. Rien ne laissait présager un tel destin pour l’héroïne d’Eliette Abécassis. Par ce récit fictionnel, elle livre une analyse subversive de la société… qui n’est pas du goût de tout le monde, et surtout pas des principales intéressées : les mères ou futures mères.
Un Heureux événement ose écrire une tragique vérité parmi tant d’autres. Pourquoi fait-on des enfants ? Barbara répond : « Par amour, par ennui et par peur de la Mort ». Par conséquent, « Faire un enfant est à la portée de tous, explique t-elle, et pourtant peu de futurs parents connaissent la vérité : c’est la fin de la vie ». Ce sentiment inavouable dans une société qui prône la surpuissance maternelle à tout-va risque d’en choquer plus d’une. Férocement drôle souvent teinté d’une vérité assassine, Un Heureux événement ne mène pas une abominable chasse aux mères. Bien au contraire, il dit tout de la difficulté d’être mère, du challenge qui repose sur ces épaules, maintenir l’équilibre de ce lourd triangle identitaire du « deuxième sexe » : femme-mère-épouse. Ainsi il ne faut pas se méprendre sur l’écriture subversive d’Eliette Abécassis, son travail d’écrivaine est de rassembler, sous le regard de la fiction, les sentiments ambivalents naissant dans le corps de la mère en même temps que ce petit être.
Il était une fois un mythe…
Certains se demanderont sans doute comment peut-on écrire de telles choses sur la maternité, sur l’enfant. La prose finement engagée d’Eliette Abécassis leur répondra par une autre question : comment la société peut-elle dire de telles absurdités sur la maternité ? Entre les couches de Léa, les disputes avec son compagnon, les réunions des « mères parfaites » à l’association Leche League, Barbara prend le temps de réfléchir à une argumentation sans faille sur la maternité. Elle ose analyser ces émois embarrassants que les mères ont tendance à dissimuler par peur d’être taxées de « mauvaise mère ». Eliette Abécassis rassure : « Tout est construit par la société, même la maternité. Le bébé est une invention de la modernité. Une femme peut tout à fait s’accomplir sans avoir d’enfant : l’instinct maternel est un mythe moderne ». Ce mythe elle s’efforce de le décrypter avec humour et lucidité. « Avant de manger le fruit tabou, Eve aurait pu penser à nous toutes » lâche t-elle au détour d’une énième douleur.
Le résultat de ce récit de vie, de cet examen vidé de toutes les hypocrisies liées à la maternité est magistral. Comme de nombreux romans d’Eliette Abécassis, Un Heureux événement se range dans la catégorie « romans nécessaires à la construction des esprits ». Certaines ne voudront retenir que ce couplet sur cet « enfant qui ravage le corps, le cœur et le couple », mais Barbara a beau multiplier les tirades sur l’horreur de la maternité, elle aime et aimera sa Léa coûte que coûte. Et sa conscience féroce sur la vie survivra à cet amour immodéré. Eliette Abécassis n’a certes pas déjoué l’inévitable, mais grâce à ce récit, elle permettra sûrement à d’autres femmes d’échapper à un destin imposé… ou alors d’y succomber, en toute connaissance de cause.
Un Heureux événement d’Eliette Abécassis (Albin Michel)









