Sur la route de Manset et Bashung

10 juin 2011 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Livres

On ne lutte pas contre le destin. Celui-la même qui voulut que deux légendes du rock français se croisent bien trop rarement et ôta la vie à l’une des deux. Voilà deux ans que la voix rauque et les lunettes noires d’Alain Bashung se sont envolées. Seuls les souvenirs, les rendez-vous manqués et les textes sublimes ont survécu à cette disparition. Gérard Manset, jumeau de poésie, camarade distant, raconte ce qui reste, ce que fut Bashung, l’homme au Visage d’un dieu inca.


« Il y a une route » chantait Gérard Manset à la fin des années 70. Sur cette route fascinante, Manset le poète aurait pu croiser un autre grand maître des mots. Un certain Alain Bashung. « B comme balèze, A comme Alain, S comme social, H comme humain, U comme unique, N comme n’importe quoi, G comme Gérard ». Les lettres forment un nom, un monument de la chanson française, qu’un autre monument vient ici saluer avec délicatesse. Gérard Manset signe Visage d’un dieu inca, et le lecteur le réceptionne sans trop savoir comment le qualifier. Lettre d’adieu ? Hommage ? Portrait d’un génie ? Esquisse d’une amitié construite sur des silences respectueux ? Ou alors simple écrit poétique, récit gracieux truffé d’anecdotes, chronique d’une histoire qui n’en est pas une, et qui se dévore aussi vite que la vie se consume. En vitesse.

« Il eut suffi d’un peu de patience, d’un simple rendez-vous, mais voilà on s’en fout, on croit que le temps sera là, patient… que ce sera le lendemain ou le jour suivant, mais tout à coup ces gens ont disparu, sont morts et enterrés ». Disparus Bashung et ses lunettes noires. Manset se souvient de ce 14 mars 2009, de ce texto « bashung est mort », et de ce détail insignifiant, ce « b » minuscule, sobre typographie pour un grand bonhomme. L’homme, dandy de classe sombre qui déclamait de sa voix suave « Gaby » par le passé n’est plus, et Gérard Manset rêve de lui. Son jumeau d’une langue perdue, d’une poésie inexprimable. Ce jumeau dont il a été séparé dès les débuts, dès leur naissance dans l’antre du rock français de la fin des années 70. Ces deux-là ont grandi à distance, vécu une vie en parallèle, une vie loin des yeux, près du cœur évoquée par Manset au fil d’une centaine de pages, oniriques, fantasmées, véridiques.

Manset, peintre des mots, des visages et des émotions, dessine avec subtilité ce Bashung à la gueule d’un personnage de Germinal, un personnage qu’il a connu tardivement. Son écriture éternelle et imagée remonte le fil d’une existence en parallèle de deux êtres rares, mystérieux, uniques qui se croisent sur des terres éphémères : une page de Rock&Folk, un festival de province… Les souvenirs stylisés à l’extrême de Manset invoquent le temps des poètes disparus, celui des enfants du rock et de leurs folies nocturnes. Le temps où, avoue t-il, il avait expliquer ne pas souhaiter « finir comme ça ». Comme ça, comme ce Bashung sur piédestal, le Bashung des charts, le Bashung somnambule. Comme à son habitude, Manset préfère son monde, tout à l’arrière de la scène, dans l’ombre, loin des projecteurs. Là où il composa des émotions uniques sur lesquelles se déposa l’interprétation ensorcelante de Bashung : « Comme un légo », « Vénus » et « Je tuerai le pianiste ». « Chacun vaque à son destin » dit la chanson-phare de Bleu Pétrole. Le destin a voulu que Bashung et Manset se retrouvent sur le tard (bien trop tard ?) : « Finalement nous nous étions retrouvés sur le dernier parcours, et c’était bien ainsi ». Si bien.

Personne n’a oublié la disparition de Bashung dans le grand froid de mars. Personne n’a pu négliger les éloges unanimes de la presse et du public. Personne et surtout pas Gérard Manset. Avec sa prose mélancolique, presque mystique, il se remémore ces derniers mois au contact d’Alain Bashung. Les compositions en commun, Chloé, la dernière compagne, les pressions de la maison de disque, le succès de Bleu Pétrole, chef d’œuvre épique d’une noirceur miraculeuse. Résident du rock à jamais sur ce disque de l’éternité, Bashung s’en est allé et Manset, sans regret, ni amertume aucune, lui rend, non pas un ultime hommage, mais une ultime preuve d’amitié. Comme des milliers d’anonymes l’ont fait ce 14 mars 2009. Témoignages troublants échappés du néant qui bouleversèrent l’ami Manset. À son tour de nous bouleverser comme jamais sur l’homme en noir. Parfois, on s’égare dans ce récit au phrasé si emprunt de songeries à la Manset. Souvent, pourtant, cet égarement parmi ces ombres trépassées du rock français est enivrant, ahurissant de beauté… comme un texte de Manset chanté par Bashung. Pour les amoureux du rock, de chanson française, de poésie tout simplement,Visage d’un dieu inca ne se loupe pas. Et une fois dévoré, il se range aux côtés des grands disques de Manset et Bashung dans la bibliothèque.

Visage d’un dieu inca de Gérard Manset (Gallimard L’Arpenteur)

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