« Reviens-moi », merveilleuse rengaine signée Ian McEwan

17 juin 2011 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Livres

Comment expier un crime du passé ? Comment vivre avec ce flux constant de petites voix intérieures ? Briony Tallis a choisi l’écriture comme échappatoire, pour se faire pardonner des siens et se réconcilier avec elle-même. Avec Expiation, Ian McEwan expertise une terre inconnue, périlleuse, aussi dangereuse que merveilleuse se dissimulant en chacun des personnages, comme des lecteurs : la conscience d’exister et de fauter.


« Reviens-moi » répète sans cesse la voix lascive de Cecilia à Robbie son bien-aimé. Ou serait-ce la petite voix de Cecilia vivant dans l’inconscient de Robbie qui se répète en boucle ? Ou alors la voix intérieure de Briony lui dictant la conduite d’écrivaine à entreprendre ? Expiation est un roman où les petites voix s’échappent pour montrer enfin au monde leur tragique présence en chacun de nous. Des voix douces et douloureuses. Des voix complexes, contradictoires, innocentes et coupables s’affrontant au plus profond des personnages comme de nous-mêmes. Les personnages sont ceux de Ian McEwan sur le papier, mais en vérité, dans les faits, ils appartiennent à Briony, demoiselle fantasque bien décidée à en faire ce qu’elle veut. Ce qu’elle désire depuis près de soixante ans c’est le bonheur de ses amoureux, Cecilia et Robbie. Un bonheur qu’elle n’aurait pas compromis mais aidé à survivre au chaos du monde.

Sous la canicule d’août 1935, en Angleterre, dans la vaste demeure familiale, la petite dernière de la famille Tallis trouve sa vocation : elle sera romancière. À treize ans, Briony Tallis décide d’abandonner les contes de fées et les mélodrames de l’enfance. Elle ne voit qu’une seule manière de décrypter le monde, de se délivrer de la lutte gênante et constante entre le bien et le mal qui la gagne : le roman. Mais lorsqu’elle surprend sa sœur ainée Cecilia avec Robbie, fils de domestique, dans une surprenante scène, sa réaction naïve face aux désirs des adultes l’emporte sur la réalité des faits. Dans une ambiance pesante, sous la chaleur d’un été torride, le monde des Tallis va basculer sous la pression de l’imagination capricieuse et pédante de Briony. Une guerre familiale et mondiale en préparation. L’aveu d’une défaillance, d’une transformation, d’un sentiment. Deux petites filles, hélas, trop jeunes pour saisir la portée de leur faute et les réalités du monde adulte. Tous ces ingrédients mèneront à la tragédie d’une vie. Un drame parfait pour un roman.

Expiation c’est la rencontre improbable entre une héroïne échappée d’un roman de Miss Jane Austen et le jardinier de Lady Chatterley. C’est Roméo et Juliette au XXème siècle sacrifiés sur l’autel de l’orgueil des uns et des préjugés des autres. C’est la grande Histoire se jouant sur les plages de Normandie et la petite se nichant dans les quartiers modestes de Londres. Un roman en perpétuel interrogation sur lui-même, sur les personnages, sur les êtres et sur les choix que les petites voix intérieures se permettent de nous soumettre. Loin des canevas classiques du roman, Ian McEwan produit une œuvre dans l’œuvre. Dans Expiation Briony derrière sa fenêtre d’enfant, assiste à l’emballement de son imagination féconde alors qu’au loin, là-bas, ce sont les sens de sa sœur, Cecilia, et de Robbie qui s’emballent. Expiation par sa folie monstre du détail, sa soif de tout dire des pensées les plus belles et les plus infâmes de ses personnages, bouleverse et restitue tous les frémissements qu’un corps puisse connaître. Du sentiment amoureux au désir physique, de la haine à la culpabilité, tout est convoqué dans ces 500 pages épatantes. Elles témoignent, avec sens du romanesque à l’anglaise, de la brutalité du réel contre lequel on ne peut rien. Si ce n’est écrire.

L’écriture est-elle une forme d’expiation ? La plume purifierait-elle les âmes, les petites voix fauteuses ? Si McEwan ne livre pas une réponse univoque, Briony, elle, sait ce que procure l’écriture : une révision de sa culpabilité enfantine. Elle, enfant naive dénonçant Robbie comme le coupable d’un acte irréversible. Elle, responsable de l’envoi au front du jeune homme, perdu sur les plages de Dunkerque, cherchant les murmures de Cecilia et de son « Reviens-moi ». Robbie espérant sur cette plage loin de son aimée, que Briony réécrira l’histoire afin que le soi-disant coupable qu’il est se métamorphose en l’innocent qu’il a toujours été. « Mais qu’était-ce que la culpabilité aujourd’hui ? Elle ne valait pas grand chose. Tout le monde était coupable et personne ne l’était » pensa-t-il à cet instant sous les bombes allemandes de l’année 1941. Les drames humains s’enchevêtrent et, dans son costume d’infirmière de guerre, Briony tente de les arranger au mieux. Sauver les soldats à l’hôpital. Sauver sa sœur et son amour. Seul la plume de l’écrivain le permet. Briony fait de sa faute un roman, et avec cette œuvre, McEwan touche juste. Il attrape l’insaisissable, analyse l’indescriptible, happe les petites voix fuyantes. Merveilleux paysages de la campagne anglaise des années 30 aux champs de bataille de 1941, Expiation, par son style sans failles, explore une contrée périlleuse : la conscience de chacun et les caprices imprévisibles qui vont avec. Ceux-là mêmes qui conduisent à tant de drames dans la vraie vie comme sur le papier.

Expiation, Ian McEwan (Gallimard)

À voir l’adaptation cinématographique (très fidèle au roman) Reviens-moi de Joe Wright avec Keira Knightley et James McAvoy (entres autres : BAFTA du meilleur film et des meilleurs décors, Oscar et Golden Globes de la meilleure musique).

 

Commentaires

Une Réponse pour “« Reviens-moi », merveilleuse rengaine signée Ian McEwan”
  1. Sarahcarabin dit :

    Trop bon bouquin, je l’ai lu il y a quelques années et ce dont je me rappelle le plus est la première partie du roman, détaillée et très réussie, qui se déroule quand Briony est jeune.
    De cet auteur, j’ai relu quelques fois « Le jardin de ciment », un roman choc et j’ai beaucoup aimé « L’innocent ». Cet écrivain m’impressionne par la diversité de ses romans, l’ambiance très différente qu’il installe dans chacun ! (Enfin, j’ai aussi été déçue par « Délire d’amour » et « Samedi »)

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