Nicolas Rey. Profession : héros moderne.
15 mars 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Actus, Livres
Vous avez forcément dû croiser son visage énervant de dandy parisien sur un quelconque plateau de télévision. Ou alors si vous ne l’avez pas rencontré sur le petit écran, vous avez forcément du entendre sa voix enjouée sur France Inter aux côtés de Pascale Clark. Il faut dire que Nicolas Rey est un auteur éclectique, ou plus exactement un écrivain-téléphile, ce qui lui vaut bien des critiques de la part de ses confrères de tous bords. Mais il faut savoir se méfier des apparences. Voir au-delà. Car derrière le chroniqueur branchouille se dissimule avant tout un excellent auteur, qui avant de flirter avec la sphère médiatique, n’avait pour passion que la littérature.
Nicolas Rey fait partie d’une génération malmenée. La génération Prix de Flore. Celle des écrivains merveilleusement trashy, qui passent leur temps à flâner dans la capitale, sortir tous les soirs, aimer de temps en temps, baiser tous les jours, saccager le peu d’amour qu’il leur reste et terminer la nuit, au petit matin, en écrivant sur le chaos de leur médiocre vie d’être détestable. Détestable? Hélas, pas tant que ça. Parce qu’en littérature, le naufrage d’une vie, mêlé aux fêlures les plus intimes, donnent souvent naissance aux plus beaux écrits. Une généralité que Nicolas Rey a confirmé, à ceux qui en doutaient encore, avec son deuxième roman Mémoire Courte (Prix de Flore en 2000). Une roman où l’auteur éclaire à la lumière crue les actes ratés, émouvants et drôles, d’un anti-héros férocement contemporain.
Gabriel a 31 ans. Marié depuis peu, il s’apprête à s’installer avec sa nouvelle femme, Sophie. Dans quelques semaines, il devra dire adieu à son appartement de jeunesse, aux petits matins difficiles, aux nuits endiablés. Ralentir les soirées entre potes, la clope, la drogue et les femmes. Oui, Gabriel va devoir se faire à l’idée d’avoir la vie d’un homme marié. Mourir un peu, en somme. Sera t-il assez courageux pour échapper à ce conformisme ambiant ou sera t-il assez lâche pour entretenir l’arnaque de la vie aux côtés de Sophie? C’est la question qui erre tout au long de ce roman moderne, où les mots se brûlent à la vitesse identique que le héros brûle sa vie. Gabriel incarne ce personnage typique des années 2000, écartelé entre bravoure et faiblesse, une femme ou des conquêtes, une triste stabilité ou un bordel immense et sans fin. Un être jugé sans cesse par ses contemporains. Épouse, amantes, parents ou amis, chacun y va de son petit avis sur la situation du Don Juan délicieusement trashy. Mais à quoi bon juger Gabriel? Dépouillé de son immaturité attendrissante,
de sa libido destructive et de son cynisme redoutable n’est-il pas l’être le plus courageux de ce théâtre qu’est la vie?
Le courage de la lucidité tel pourrait être la plus belle qualité de ce personnage exquis. Héros romanesque, touché par la « grâce » de la désillusion. La désillusion de rater sa vie, comme les autres, et de ne plus aimer sa femme, comme les autres. Lorsque Sophie pose la question fatidique, à savoir : « Est-ce que tu m’aimes moins qu’avant? », Gabriel ne perd pas son temps à mentir. Il répond direct : « Bien sûr que je t’aime moins qu’avant, mais ce n’est pas grave. C’est la règle du jeu. ». Tout au long de cette descente aux enfers, constituée de drogues, d’alcool et de diverses parties de jambes en l’air, Gabriel ne fait que déplorer cette mauvaise vie. Une mauvaise vie où les mariages naissent pour de mauvaises raisons, où la perle rare se transforme en arnaque, où les femmes déploient une énergie folle à sauver les beaux yeux d’une illusion… Face à cette supercherie qu’est la vie, Gabriel, à l’image de son créateur, accepte les règles du jeu tout en les dénonçant. « Un jour peut-être, je ferais un pamphlet sur la saloperie des mecs en amour. On peut difficilement faire plus dégueulasse comme sujet. Je suis inépuisable là-dessus. Le constat est simple : les mecs sont des enculés globalement constitués par la trouille. Des égoïstes pas si purs que ça. La solution, faut pas la chercher bien loin, elle est simple, ils manquent de cœur. C’est tout. Même quand ils baisent, ils manquent de cœur. Personne ne peut grand chose contre ça ». Avec Mémoire courte, Nicolas Rey réalise le rêve de son héros. Il écrit ce beau pamphlet et, par la même occasion, le livre d’une génération désarmée, et désarmante. Avec un style néo-post-moderne-gentiment trashy, il se passionne pour cette descendance paumée, qui rêve de romantisme à la sauce XIXème, mais que l’âge adulte confronte à une bien dure réalité : ribambelle d’illusions déçues, renoncements inévitables et routine morose. Auteur moderne, drogué à la beauté éphémère des petits instants de la vie, Nicolas Rey se rêve en enfant du siècle, siècle de la débâcle des sentiments. Avec romantisme, naïveté et perversité, il convainc son lectorat de l’utilité de ses récits égoïstes derrière lesquels se dégage une belle forme d’altruisme. Nicolas Rey parle de lui, de l’amour mais avant tout du monde. Un monde sans valeur dans lequel il cherche, en vain, des raisons d’exister et d’aimer.
Mémoire Courte de Nicolas Rey (Au Diable vauvert)
Fanfan Acte II
8 mars 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Livres
Il y a quinze ans, Alexandre Jardin irradiait la scène littéraire avec le romantisme effréné de son troisième roman baptisé Fanfan. Ce jeune auteur, alors tout juste diplômé de Science Po, s’attaquait à un thème phare de la littérature contemporaine : l’usure inéluctable des sentiments. Pour échapper à cette tragédie, son héros, Alexandre Crusoé, un romancier charismatique, fou d’amour pour une brunette pleine de vie décidait de rester éternellement dans le prélude amoureux en résistant à tout prix au passage à l’acte. « Sauver le déclin de la passion », vaste sujet inépuisable qu’Alexandre Jardin se fait un plaisir de revisiter avec Quinze ans après, pour le plus grand plaisir des éternels amoureux de Fanfan.
Sur les présentoirs des librairies, Quinze ans après est en tête de gondole. Il est sous titré par un intrigant : Fanfan Acte II. Les suites, généralement, deviennent des déceptions regrettables. Hélas, les amours de jadis prennent souvent le dessus et le désir de les voir se rejouer une dernière fois avec. Alors pourquoi ne pas se laisser séduire une ultime fois par Fanfan? La première fois c’était il y a quinze ans. Fanfan s’ouvrait sur cette citation de Don Juan (Molière) : « Les commencements ont des charmes inexprimables ». Quelques mots simples pour évoquer la pensée d’un rêveur hyperactif, Alexandre, le héros, amoureux fou d’une jeune beauté sauvage du nom de Fanfan dont le marivaudage exquis a ravi plus d’un lecte ur. Immortalisée au cinéma en 1993 par Alexandre Jardin lui-même, ce conte moderne, souvent moqué pour sa mièvrerie, est l’œuvre majeure d’un auteur, éternel adolescent romantique et idéaliste, égaré dans une société écœurante de conformisme qu’il rêve de bousculer par la fougue de sa plume. Avec Quinze ans après, Alexandre Jardin revient filer une jolie leçon de romantisme aux nostalgiques des amoureux (é)perdus.
Quinze ans après s’être séparés un 18 juin, sur une plage d’Italie, Fanfan et Alexandre sont devenus des inconnus l’un pour l’autre. Ils se sont éloignés sans un mot. Un beau et vaste silence à valeur de politesse envers leur passion furtive mais flamboyante. À 20 ans, Fanfan avait cru que la passion naissait, s’épanouissait puis fanait sans un bruit. À 40 ans, elle en était sûre. Après l’épisode avorté d’Alexandre, deux ruptures, deux enfants, la vie l’avait laissée « patraque, amputée de ses éclats de rire et décharmée de la vie commune ». Tout le contraire de son ancien amant Alexandre qui, après avoir écrit un livre et réalisé un film sur son idylle rocambolesque avec Fanfan, avait subitement renié son idéalisme de jeunesse pour se fourvoyer dans le bonheur de la vie conjugale. Il rêvait désormais d’un amour quotidiennement réenchanté. Deux antipodes donc,
deux êtres opposés sensibles à produire des retrouvailles étincelantes. Suite aux manigances de l’éditeur et du producteur d’Alexandre, qui avaient tout intérêt à exploiter le produit de ces retrouvailles, l’aventure féerique de Fanfan et d’Alexandre pouvait reprendre de plus belle. Dit ainsi, il est vrai qu’on pourrait s’imaginer qu’Alexandre Jardin avait, lui aussi, tout intérêt à exploiter le filon Fanfan. Un best-seller, un film, puis une suite aujourd’hui, Fanfan est devenue une affaire qui roule à merveille! Les raisons? Alexandre Jardin fait du Alexandre Jardin. Sincère et cinglé sur les bords, l’auteur livre une suite tout aussi délirante et inattendu que son premier opus. Cet acte II déborde d’instants délicieux où viennent se confronter avec malice l’excès de romanesque d’Alexandre à la mélancolie désabusée de Fanfan. Elle a beau vouloir renoncer aux utopies gnangnan, à l’exaltation énervante d’Alexandre, elle n’y peut rien. Parce qu’encore une fois, Alexandre, « toujours aussi gonflé à l’hélium de ses rêveries », est prêt à franchir les limites du sens commun pour entreprendre avec elle une vie de couple quotidienne, érotisée avec zèle, un tremplin original vers une éternité retrouvée.
Comme à son habitude Alexandre (l’auteur comme le héros) réserve des aventures magiques à sa Fanfan. Des situations abracadabrantes parsemées d’embuches et de personnages incroyables, manipulateurs prestigieux, tels une Madame de Merteuil des années 2000 déguisée en (fausse) meilleure amie, une éditeur play-boy ou un producteur sans scrupule. Des petits êtres à la médiocrité exquise à l’image de ceux qui pullulent sûrement dans le microcosme parisien qu’Alexandre Jardin doit tant se plaire à disséquer. Pendant que la littérature française actuelle génère de nombreux romans sur le caractère éphémère de la passion, la facticité des sentiments et la difficulté d’aimer dans un monde à l’individualisme extrême, Alexandre Jardin fait le choix délibéré d’aimer autrement et de ne pas s’incliner face aux pièges tendus par la passion. L’acte II vient donc démentir l’acte I. Grâce à lui Fanfan oubliera les courbatures multiples de son cœur, Alexandre préférera enfin vivre les choses plutôt que de les écrire, et le lecteur, tiraillé entre nostalgie et espoir, s’aventurera à rêver des retrouvailles de Fanfan et Alexandre sur grand écran…
Quinze ans après d’Alexandre Jardin (Grasset)
Fanfan d’Alexandre Jardin (Folio)
La Vie devant soi
24 février 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Actus, Livres
Trente ans après le suicide de ses parents, le fils du romancier Romain Gary et de l’actrice Jean Seberg s’empare de la plume pour raconter « ses morts ». Dans ce récit touchant, où s’entre-mêlent bribes d’autobiographie et de fiction, Alexandre Diego Gary sollicite les souvenirs des êtres qu’il a tant aimé et qu’il a tant redouté de rejoindre. Avec S ou l’Espérance de vie, il signe un tendre témoignage, à l’intensité poignante et à la pudeur désarmante.
Il est le fils de deux suicidés célèbres. La douce progéniture d’un auteur filou, à la double identité et au double Goncourt, et d’une éternelle adorable petite vendeuse de journaux déambulant sur les Champs-Élysées sous l’œil de la Nouvelle Vague. Le petit garçon de ce couple phare des années 60, aujourd’hui âgé de 47 ans, ouvre, non sans difficulté, sa besace aux souvenirs. « J’ai des choses tristes à écrire » confie t-il à ses lecteurs avec douleur. Des choses tristes émanant d’un passé lointain à jamais vivace dans sa mémoire. « Silence les morts, écrit-il, malgré tout le respect que je vous dois. Maintenant c’est à moi de prendre la parole. Laissez-moi juste en toucher un mot. De toi, d’elle, de moi. ». Maintenant le fiston doit prendre la parole avec force et courage, il doit affronter son alphabet funéraire afin de ne pas périr avec lui, il doit faire face aux mensonges abjects qui ont suivi la mort de ses parents, il doit en finir avec les biographes macabres sur les traces de sa mère, les questions pesantes et tous les événements qui feront à jamais de lui un accidenté de la vie.
« C’est dégueulasse! » lâchait Jean Seberg devant la caméra de Jean-Luc Godard il y a bien longtemps. La réplique culte de sa mère n’a jamais quitté Diego Gary. Le récit, quant à lui, est-il dégueulasse? C’est la question qui ne cesse de tourmenter ce narrateur inconsolable, et son double baptisé Sébastien Heayes, avec lequel il entretient des querelles sur l’indécence et l’impudeur d’un telle entreprise. L’écriture de soi est un vaste sujet, peuplée de pièges sournois, auxquels échappe Diego Gary. Ses maux, il les manie à la perfection, leur évitant au passage un pathos larmoyant. Entre deux icônes insurmontables, ce petit être tout frêle se dresse tout doucement. Avec la rage des mots, utilisés jadis par son père, il s’abandonne aux anecdotes intime
s et dessine ces douleurs communes. Les mots alignés par Diego Gary ont le mérite d’aspirer à dire la vérité. Sans complaisance, il se montre en homme anéanti au milieu des tableaux, des livres et des photos, prisonnier d’un mausolée familial pesant. Une mère considérée comme une nymphomane par l’époque étriquée, et qui n’était autre qu’une bonté divine, « pain du partage » selon les propres mots de l’auteur/fils. Un père, grand gentleman, à la vie riche, abondante et multiple dont rien ne laissait présager le suicide.
Au-delà de tous ces êtres aimés et disparus, Diego Gary se dessine, sans excuse, une âme de séducteur. De ce besoin vital de séduire, on voit apparaître une filiation claire et nette avec une mère qui ne trouvait qu’une manière de se raccrocher à la vie : enlacer un homme. Diego Gary, lui, a besoin d’enlacer des femmes pour se sentir vivant. Frénésie sexuelle et désastres amoureux planent sur le récit. Ces cataclysmes sentimentaux écrivent les plus beaux passages de cette auto-fiction et reflètent éternellement le visage de deux êtres mythiques. Le visage de deux parents dont la progéniture ne guérira point.
Diego Gary ouvrait son récit par cette tragique vérité : « Mon existence ressemble à une succession de mots rayés jusqu’au sang, biffés jusqu’au la moelle ». Sans doute a-t-il cherché en racontant sa propre histoire à soulager cette vie pleine de ratures incorrigibles. Ce qui est sûr c’est que cette succession de mots rayés jusqu’au sang est passionnante. Passionnante de douleurs intenses et de tragédies inconsolables. Passionnante d’hommage aux êtres aimés. Passionnante parce que ce petit orphelin a enfin compris, aujourd’hui, qu’il avait la vie devant lui.
Filmer pour ne pas oublier
22 février 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Actus, Cinéma, Films à venir
Le 16 juillet 1995, Jacques Chirac préside la cérémonie commémorant le 53ème anniversaire de la rafle du Vél d’Hiv. Face à un public composé d’anciens résistants et de survivants de la Shoah, il reconnait la responsabilité de l’État français dans la déportation du peuple juif. C’est la première fois qu’un Président de la république parle ouvertement de ce crime commis par les nazis et secondé par des français. Regarder l’histoire droit dans les yeux pour ne pas l’oublier et pour ne pas la répéter tel était l’écho du discours de Jacques Chirac ce jour-là. Ce discours sera de nouveau sous nos yeux dans quelques jours avec la sortie en salle, le 10 mars prochain, de La Rafle. Un film important sur «ces heures noires qui souillent à jamais notre histoire».
Alors qu’il existe de nombreux très bons films sur la Shoah (notamment La Liste de Schindler, Le Pianiste, Nuit et Brouillard), l’événement tragique de la rafle du Vél d’Hiv’ trouve, quant à lui, très peu d’écho au cinéma. Seul Joseph Losey avec son Monsieur Klein, en 1967, s’était risqué à filmer l’inimaginable : la police française séparant les mères juives de leurs enfants dans le sombre décor du Vélodrome d’Hiver où des centaines de juifs étaient parqués avec pour destination finale les camps de la mort. Parce que relater l’histoire des 16 et 17 juillet 1942 revient certainement à pointer du doigt une certaine partie du peuple français, peu de cinéastes se sont confrontés à cette délicate mission. Il aura fallu 68 ans pour voir éclore sur grand écran un film ayant pour sujet même la rafle du Vélodrome d’Hiver.
Jo, ses copains juifs comme lui et leurs familles, apprennent à vivre dans un Paris occupé, celui de la Butte Montmartre, où ils ont trouvé refuge. Du moins le croient-ils, jusqu’à ce matin du 16 Juillet 1942, ou tout bascule… Du Vélodrome D’Hiver, au camp de Beaune-La-Rolande, de Vichy à la terrasse du Berghof, La Rafle suit les destins des victimes et des bourreaux. Cela fait maintenant quelques semaines que la bande-annonce circule sur la toile. Premiers plans sur le Montmartre des années 40, sa communauté juive, le tout sur une musique d’époque très vite détruite par l’arrivée fracassante de la police française dans la vie de ces français à l’étoile jaune. Certains ne désireront pas voir La Rafle parce que soi-disant c’est le genre de film vu et revu, schéma toujours identique et têtes d’affiches bien trop « stars à la française » (Jean Reno, Gad Elmaleh, Mélanie Laurent). Mais
est-il possible de se lasser de cette histoire effroyablement honteuse? L’Holocauste a une résonance universelle, ce n’est pas seulement l’histoire d’un crime contre l’humanité, l’Holocauste est aussi l’histoire de toute l’humanité, de toutes ces persécutions de tous temps qui sévissent partout dans le monde.
Avec La Rafle, la réalisatrice Rose Bosch, ancienne journaliste, a entrepris un véritable travail d’investigation. Sous ses airs de film à devoir de mémoire, La Rafle dissimule trois longues années de documentation, de recherches intenses sur des témoignages de survivants de la Rafle du Vél d’Hiv’ et des camps de concentration. Avec l’aide de Serge Klarsfeld, célèbre avocat surnommé «le chasseur de nazi» pour avoir amené devant les tribunaux Klaus Barbie, Rose Bosch a constitué une multitude de témoignages et d’anecdotes sur le sujet. Ainsi, La Rafle retrace le parcours funèbre de la communauté juive de France à partir de personnages ayant tous réellement existés et d’événements étant tous issus de cette période trouble. Parmi cette réalité redessinée pour les besoins du film : le regard du petit Joseph Weismann, 11 ans, condamné à porter une infâme étoile jaune sur la poitrine. L’histoire contée par les yeux d’un enfant soumis aux erreurs et monstruosités des adultes a souvent, hélas, beaucoup plus de poids dans l’émotion suscitée par les images.
Entre pédagogie et émotion, La Rafle s’avère d’utilité publique. Une piqûre de rappel pour tous ceux qui ont entendu parlé un jour de ces 13 000 raflés du Vélodrome d’Hiver. Une autocritique nécessaire de notre nation dont les erreurs peuvent être à la fois universelles et intemporelles. « Qui ne connait pas cette histoire est condamné à la répéter » se plait à citer la réalisatrice dans ses interviews et il est vrai que derrière ces décors d’un passé indigne résonnent un appel à la vigilance contemporaine. Face à tout ordre immoral, il est toujours possible de faire le choix de désobéir.
Site Officiel du film La Rafle
Comme dans une chanson française
10 février 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Critiques, Découvertes, Musique
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Son nom est sur toutes les lèvres des amoureux de la chanson française. Peut-être ne l’avez vous pas encore croisé, lui, qui écume les petites scènes parisiennes depuis quelques années maintenant. Toutefois vous l’avez certainement entendu, ici ou là, avec son single époustouflant baptisé France Culture. Avec sa verve enchantée et désœuvrée, le trentenaire Arnaud Fleurent-Didier lève le voile, avec humour, sur le héros paumé qu’il est. La Reproduction, son beau disque à l’éloquence bien française, incarne la traditionnelle jolie surprise musicale du début d’année.
Derrière son piano, Arnaud Fleurent-Didier à des beaux airs de gendre idéal, il faut dire qu’il est le prototype même de ces fils de bonnes familles que les mères chérissent tant. Né à Versailles en 1974, sous un règne très giscardien, le jeune homme grandit dans une famille aimante, aux ancêtres communistes dont la descendance a viré à droite. Bonne famille donc à la mémoire courte, jeunesse en province, quelques enseignements sur le modèle libéral et démocratique, aucun commentaire par contre sur Marx ou Mai 68, beaucoup d’amour sans doute et un diplôme d’ingénieur en poche. Telle fut son existence avant de devenir artiste et d’entrer dans cette société du spectacle, dont sa famille ne lui avait jamais parlé. Avec ce très sage parcours, Arnaud Fleurent-Didier finance son propre label French Touche et signe en 1998 son premier album, Chansons Françaises, sous le pseudonyme (peu raffolant) de « Notre-Dame ». La pochette est digne d’un autre siècle, d’un temps d’après-guerre, avec ses vieux bouquins qui transpirent le passé et ses lettres capitales aux couleurs patriotiques, mais il faut apprendre à voir plus loin que les clichés. N’est-ce pas?
Arnaud Fleurent-Didier, lui, malgré une éducation sclérosée, a appris à voir plus loin. Explorant la chanson française comme certains explorent les albums photos de leurs grands parents, il part à la conquête d’un passé inavouable ou majestueux, des origines des hommes et de leurs tourments, des choses qu’on ne se dit pas et qu’on aimerait tant se dire. S’inscrivant dans la lignée de ces chanteurs à la gueule d’ange et au phrasé parfaitement agencé, il insuffle des nouvelles dimensions à la chanson française et crée un véritable beau disque bercé entre des airs électro et pop. La Reproduction est l’œuvre d’un enfant du siècle, un énième trentenaire talentueux aux soucis et questions concernant la reproduction dans toute sa diversité (sociale, sexuelle ou politique). Dans ces 11 titres flânent des airs délicieusement tragiques. France Culture, son premier single, témoigne parfaitement de cette tragédie commune, qui n’est pas seulement celle des trentenaires des classes aisés. Avec une écriture de génie, Arnaud Fleurent-Didier dresse le tableau (peu glorieux) d’une éducation de bonne famille sous les années Giscard. Le bilan est indéniablement tragique et à la fois emprunt d’un belle mélancolie. Avec une orchestration très pop, ce premier titre est un retour dans un passé curieusement complexe, dont chacun aimerait connaître les causes et les conséquences pour mieux avancer vers l’avenir. La Reproduction interroge avec drôlerie, les mémoires sélectives et collectives, les erreurs et engagements de chacun (Mémé 68). Avec modernité, la prose de Arnaud Fleurent-Didier bouleverse la gentille et proprette chanson française, la mixe avec des atmosphères de jadis (la comparaison avec Polnareff s’impose même si il préfère revendiqué l’atypique Pierre Vassiliu) et la ravive avec des questions pertinentes d’aujourd’hui. D’une étrange actualité, ce disque évoque les idées et les convictions complexes d’un trentenaire, sans en oublier le tas de questions sur l’amour (Imbécile heureux), la famille (Si on se dit pas tout), l’engagement (Pépé 44). Avec un parlé chanté très tendance, Arnaud Fleurent-Didier compose un inventaire, sans complaisance, de nos modestes interrogations inter-générationnels et aborde, avec humour, la nécessité de transmission. « Y a tellement de trucs que l’on ne se raconte pas » lâche sa petite voix. Pas faux.
Il est sûr et certain que les petites histoires contées par ce jeune homme ne sont pas prêtes de s’éteindre tellement sa dramaturgie musicale est un petit bonheur pour les oreilles et les idées. Par certains morceaux, Arnaud Fleurent-Didier rappelle les airs merveilleusement cinématographiques d’un Delerm errant dans les rues de Paname. Arnaud Fleurent-Didier va, lui aussi, au cinéma (Je vais au cinéma) et de son phrasé se dégage une énergie purement cinématographique, qu’on aime à suivre de la Place Clichy à la rue Batignole, et qui n’est pas sans procurer les mêmes plaisirs et petites joies quotidiennes qu’une bande originale composé par Michel Legrand pour un film de Jacques Demy. Entre une désillusion et une amourette, un son French touch et un air de nouvelle chanson française, Arnaud Fleurent-Didier signe le disque d’une fin de décennie, d’un être paumé dans une société sacrément amochée. Et pourtant, lorsque le disque se termine, il s’y dégage une furieuse envie de vivre.
France Culture, le clip
Arnaud Fleurent-Didier, le myspace
Arnaud Fleurent-Didier, le site officiel
Camus ou la juste révolte
8 février 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Actus, Livres
4 Janvier 1960. Nationale 6, une Facel Véga roule à vive allure. Quelques secondes plus tard, la Facel Véga percute un platane pour finir dans le décor d’une campagne silencieuse. L’écrivain Albert Camus n’est plus. Une certaine conception de la vie s’en est allée avec lui, dans cette accident tragique. Cinquante ans ont passé depuis le drame, et son nom est resté à jamais ancré dans la noble sphère des grands écrivains français. Il n’a même jamais été autant question de lui. Étonnamment d’actualité, son œuvre est un véritable triomphe en livre de poche (L’étranger s’écoule, chaque année, à 180 000 exemplaires). Gallimard profite donc de l’anniversaire de sa mort pour rééditer classiques et inédits. Parmi eux : Les Justes. Une pièce magistrale sur l’engagement politique et les déboires de la révolution. Un texte fort qui renferme dans ses lignes, l’amour incommensurable de Camus pour l’homme et la vie.
« En février 1905, à Moscou, un groupe de terroristes, appartenant au parti socialiste révolutionnaire, organisait un attentat à la bombe contre le grand-duc Serge, oncle du tsar. Cet attentat et les évènements tragiques qui l’ont précédé font le sujet des Justes ». C’est ainsi que Camus présente sa pièce pour la première fois en 1949, sur la scène du Théâtre Hébertot. Au lendemain des atrocités commises par la main de l’homme durant six ans de guerre mondiale, Camus livre, avec Les Justes, une pensée profonde sur l’engagement politique et les choix qu’il implique. La révolution contre la tyrannie du tsar n’engendre t-elle pas la naissance d’un nouveau despotisme où le justicier deviendrait assassin? Telle est la question esquissée par l’écrivain à travers cinq actes poignants, où la force des mots de ces révolutionnaires, amène une vraie réflexion sur les limites de la révolution.
Annenkov, Stepan, Dora, Kaliayev et Voinov sont les personnages principaux de cette pièce. Révolutionnaires dans l’âme, leur but est d’exécuter le grand-duc par une bombe fabriquée par Dora et jetée sur la calèche du grand-duc par Kaliayev. Par ce geste, ils visent tout simplement à atteindre le symbole suprême de la tyrannie qui règne en Russie. Hélas, la première tentative d’attentat échoue: la présence d’enfants dans la calèche empêche Kaliayev de jeter la bombe. Cet événement met à jour divers sensibilités au sein du groupe où il est pourtant sans cesse question de fraternité : « Nous sommes tous frères confondus les uns aux autres tournés vers l’exécution des tyrans pour la libération du pays. Nous tuons ensemble et rien ne peut nous séparer » répète leur chef Annenkov. La situation permet alors à Camus d’exposer deux types d’engagement bien distincts. Il y a tout d’abord l’engagement de Stepan, qui après un séjour au bagne, s’est vu retiré la force d’aimer et ne possède plus que celle de haïr. Stepan perçoit la révolution comme un déchainement de terreur sans limites. Les actes se succèdent et dévoilent un personnage dépourvu d’amour pour ses semblables, ne comprenant aucunement le refus de Kaliayev a tué des enfants pour la cause, il prononce cette phrase terrifiante : « Je n’ai pas assez de coeur pour toutes ces niaiseries. Quand nous déciderons à oublier les enfants ce jour-là, nous serons les maîtres du monde et la révolution triomphera ». Kaliayev, surnommé Le Poète, n’est aucunement d’accord avec les convictions de Stepan. Il représente l’autre forme d’engagement. Spontané, Kaliayev n’a pas oublié, contrairement à certains de ses camarades, la simple idée de bonheur, il s’y refuse. « Comme eux je crois à l’idée. Comme eux je veux me sacrifier. Moi aussi je voudrais être adroit, taciturne et efficace. Seulement la vie continue de me paraître merveilleuse » confesse t-il à Dora. Camus par le visage de Kaliakev semble dévoiler sa propre conviction de l’engagement, celle dont il fera preuve toute sa vie : un combat acharné à dénoncer l’injustice où qu’elle soit.
Il est impossible d’aborder la lecture des Justes de Camus sans penser aux Mains Sales de Sartre. Aujourd’hui encore, on s’acharne à opposer les deux titans français de la philosophie alors que leurs œuvres s’avèrent être d’une superbe complémentarité, un dialogue permanent entre deux penseurs talentueux. Ainsi, Les Justes est une forme de réponse aux Mains Sales. Deux hommes aux avis divergents écrivent en pleine débâcle mondiale, à seulement un an d’intervalle, une pièce sur l’homme et l’idéologie. Chacun y conçoit un personnage bâti sur ses propres convictions (Hugo chez Sartre et Kaliayev chez Camus), et avec seulement cinq actes d’une force dialectique incroyable (chez Sartre comme chez Camus) chacun réussi à apporter sa propre vision de l’engagement et de la vie. Ainsi chez Sartre, il n’y a qu’un seul et unique but : faire triompher les idées et peu importe le moyen (« Moi j’ai les mains sales jusqu’aux coudes, crie Hugo, je les ai plongées dans la merde et dans le sang »). Tandis que chez Camus s’exprime, malgré un refus catégorique du despotisme, une conception de la révolution avec des limites. Celle-ci ne doit aucunement s’imposer par le sang et les larmes (« La révolution bien sûr, dit Kaliayev, mais la révolution pour la vie, pour donner une chance à la vie! »). Les deux textes tourmentés des deux philosophes amis (ennemis selon la période) se rejoignent sur les questionnements fondamentales suggérés, par la force des mots, aux pensées des lecteurs. Comment l’Homme peut-il accepter la violence du révolutionnaire et ne pas la mettre au même plan que celle de l’oppresseur? Question indéfiniment d’actualité…
Les Justes de Albert Camus (Gallimard)
Les Mains Sales (Gallimard)
Les Justes en représentation du 19 Mars au 23 Avril 2010, au théâtre national, La Colline, Paris.
Il était une fois un Petit Prince
26 janvier 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Actus, Livres
Peut-être, vous êtes vous aventuré, dernièrement, dans une salle obscure pour voir l’onirique Gainsbourg (Vie Héroïque) de Joann Sfar. Peut-être alors avez-vous ressenti, vous aussi, le besoin irrépressible de découvrir l’œuvre qui se cache derrière cet homme aux audaces ennivrantes. Et si, comme nous, vous avez pris conscience de l’habileté de l’artiste à raconter les mythes du patrimoine français c’est sans hésiter que vous vous précipiterez sur sa version du Petit Prince, inspiré par l’œuvre de Saint-Exupéry. Une formidable occasion de découvrir la plume de Saint-Ex par la plume de Joann Sfar.
L’aventure remonte à l’année 2007. Gallimard Jeunesse ouvre une nouvelle collection baptisée «Fétiche». Elle a pour noble but de rapprocher les genres et d’abattre les frontières entre le monde de la bande dessinée et celui de la littérature. En offrant la possibilité d’une re-découverte des classiques de la littérature française par des auteurs de bande dessinée, Gallimard entre dans une volonté de diffusion massive d’œuvres connues ou, injustement, méconnues. Le dessinateur Joann Sfar accepte la mission : s’approprier une œuvre avec ses outils de prédilection : le dessin, les cases et les bulles. Avec une sincérité émouvante, il se réapproprie le conte de son enfance : Le Petit Prince. L’auteur, maintenant, c’est lui.
1943. Le monde est à feu et à sang. À New York, Antoine de Saint-Exupéry publie Le Petit Prince, l’histoire d’une rencontre entre un pilote perdu en plein désert et d’un enfant tombé du ciel. Le succès est immédiat. Les américains y perçoivent une jolie réponse de la démocratie aux totalitarismes venus de l’est. Le reste du monde, quant à lui, s’éprend d’amour pour ce petit prince blond aux yeux bleus et lui permet de devenir un phénomène littéraire universel. Sous sa douce apparence de conte pour enfant ( l’auteur aurait aimé débuté son ouvrage par le fameux « Il était une fois »), Le Petit Prince recèle de poésie et de philosophie
dissimulées. Ce sont ces petits bijoux d’humanité qui peuplent l’adaptation en bande dessinée de Joann Sfar. Chaque bulle de cette audacieuse entreprise offre un instant de sublime contemplation. Chaque dessin, au delà des mots qu’il engendre, amène cette contemplation par un trait unique. La réflexion est nécessaire dans le monde de ce petit prince. Sfar s’attache à cette nécessité et la fait devenir leitmotiv : avoir une réflexion sur la vie et ses questions fondamentales.
Tout au long de son aventure à travers les étoiles, le Petit Prince se lance à la quête du bonheur, de l’amitié et de l’instruction. Le lecteur en le suivant fait de même. Volant d’une bulle à l’autre, il accompagne ce gamin attachant tout en ignorant la finalité de ce voyage. Il se surprend même à devenir ce Petit Prince. Ne serait-ce pas même « redevenir » ce Petit Prince que nous avons tous été enfant? Alors que Sfar dessine un désert rayonnant de silence, propice à l’introspection, Saint-Ex met dans la bouche de son Petit Prince sa propre pensée : « Les hommes s’enfournent dans les rapides, mais ils ne savent plus ce qu’ils cherchent. Alors ils s’agitent et tournent en rond ». Pour parfaire la pensée de l’auteur, Sfar fait voler l’enfant, avec insouciance, d’un personnage à l’autre : un roi, un vaniteux, un buveur, un businessman, un allumeur de réverbère, un géographe. La condition humaine dans toute sa complexité se retrouve prisonnière des cases de la bande dessinée. Exposée dans ses travers les plus sombres. « Les grandes personnes sont bien bizarres » lâche le gamin avec toute la franchise de son âge. Un triste constat que Sfar semble partager. Il insiste sur les traits de ses personnages rocambolesques, croisés ici et là, il prend le temps de s’arrêter sur ses êtres humains et ses visages désenchantés. Chose inédite chez le dessinateur : la mélancolie et la tristesse s’immiscent à la perfection dans son dessin.
Fidèle à l’œuvre de Saint-Exupéry, Joann Sfar a innové dans sa narration. Une narration par l’image, où le dessin promulgue des sentiments que l’on imagine durs à concevoir. Les larmes, la tristesse, la mélancolie, la mort ne seraient-ils pas en bande dessinée, comme au cinéma, des expressions dures à croquer? Le dessinateur exprime de manière surprenante ces émotions qui demeurent au fondement même de l’œuvre de Saint-Exupéry. Loin de la mièvrerie enfantine, son Petit Prince est d’une modernité audacieuse. Flânant avec magie entre l’onirisme et le réel, son dessin atteint une plénitude bouleversante. Tout comme l’aviateur égaré en plein désert, le lecteur comprend enfin qu’un enfant sommeille encore en lui et qu’il ne demande qu’à se réveiller pour voir éclore un autre monde.
Chroniques de l’autre côté du périph’
22 janvier 2010 par Eloïse Trouvat
Classé dans Actus, Livres
À 33 ans seulement, Samuel Benchetrit décide d’entamer l’écriture de son autobiographie aux légers accents de fiction. Une autobiographie programmée en cinq tomes intitulée Chroniques de l’asphalte dont le premier volume date de 2005. Acte précoce, que certaines mauvaises langues taxeront de prétentieux, l’écriture de ces mémoires sur la vie de l’autre côté du périph’ débordent de situations amusantes et rocambolesques sur lesquelles l’auteur porte un regard infiniment tendre.
Peut-être avez vous déjà croisé la jolie gueule de Samuel Benchetrit sur quelques plateaux de télévision. Il faut avouer que les médias l’adorent. La cause ? Son allure de beau brun ténébreux et son style d’artiste mystérieux de la rive gauche. Or, sachez que l’image renvoyée par les médias est complètement faussée. Quand on se décide à se laisser surprendre par l’œuvre à part de cet homme, on se plait à découvrir un artiste complet dissimulé derrière une belle gueule. Touche à tout de talent, Samuel Benchetrit multiplie les étiquettes et les arts. À la fois dramaturge, réalisateur, metteur en scène et auteur, l’homme adopte un «parler vrai» pour créer une œuvre original, emprunte de réalisme et d’ironie glaçante sur les choses de la vie et les inepties qui vont avec.
C’est avec ce «parler vrai», qu’il signe le premier tome de son autobiographie. Baptisée Le Temps des tours, cette première esquisse du personnage n’est autre que le temps de l’enfance. Une enfance vécue dans une de ces grandes tours de béton qui sévissent à la périphérie parisienne. Une jeunesse passée les yeux rivés sur les voisins et leurs quotidiens. D’une façon comique et profondément sincère, l’auteur emmène son lecteur à la rencontre de ces petites gens au quotidien ordinaire qui vivent dans un univers de béton. Benchetrit guide son lecteur dans la tour HLM de ses 10 ans. De la cave au toit, en passant par les différents étages et même par l’ascenseur (quand celui-ci n’est pas en panne), le petit Bench’ (diminutif de l’auteur quand il était gamin) nous fait croiser une pléiade d’anonymes aux histoires touchantes et amusantes. Au 1er étage, il y avait Monsieur Stern et ses problèmes d’ascenseur. Au 2ème, la famille Bouteillé et ses problèmes d’argents. Au 3ème habitait Peter le frimeur. Au 5ème logeait Nathalie Lafine et ses 150 kilos. Cette tour du Val-de-Marne était peuplée de personnages incroyables
malgré la banalité de leur quotidien. Des personnages sur lesquels, l’auteur pose un regard d’enfant. Certainement, le regard le plus juste qui existe. Les yeux du petit Bench’ laisse alors entrevoir une émotion particulière. Celle d’un monde inventée de toutes pièces, où la banlieue se transforme en paysage fantastiquement idyllique, loin des clichés et images sordides qui viennent sans cesse la hanter. Véritable choix artistique, sa vision et son écriture de la banlieue est un hymne d’amour pour ce territoire laissé à l’abandon. Un territoire aux allures de «théâtres à représentation unique et aux spectacles parfois étonnants».
Ces premières chroniques que l’on juge autobiographiques aux premiers abords ne sont finalement qu’une auto-fiction judicieusement enrichit de situations extrapolées. Ainsi, Samuel Benchetrit s’imprègne de ses souvenirs d’enfance pour en faire une matière à créer des scénettes pleines de drôlerie et de tendresse sur la banlieue. La plume du petit Bench’ n’est pas littéraire, elle se veut enfantine, accessible à tous et d’une simplicité étonnante. Avant tout efficace, son écriture se révèle véridique en abordant de front, sous les regards des gamins de la cité, les maux qui rongent leur lieu de vie. La drogue, le racisme, l’échec scolaire, le désespoir qui émane de la banlieue s’inscrivent dans le décor de manière parfaitement anodine. À chaque pages, ces maux sévissent. Issus de la banlieue des années 80 et 90, celle de Samuel Benchetrit, ils s’avèrent être d’une désarmante actualité.
Sans misérabilisme et avec sincérité, Samuel Benchetrit livre, avec sens de la répartie, les premières années de sa vie dans le Val-de-Marne. Celui qui décida d’entreprendre ses mémoires à un âge précoce n’est aucunement prétentieux dans sa verve. La lecture de ces chroniques vient corrompre l’image archétypale du bobo de la rive gauche. Le petit Bench’, d’origines juives, a grandit loin des beaux quartiers où il vit aujourd’hui. Et contrairement à d’autres, il ne l’a point oublié. Ces Chroniques de l’asphalte en sont la preuve ultime. Drôles et absurdes, elles s’évertuent à peindre d’une manière nouvelle l’univers chaotique de la banlieue parisienne et s’attachent à faire preuve d’un amour profond pour ces gens qui vivent de l’autre côté du périph’. Des gens que le jeune Bench’ a dû quitter, à l’aube de ses 16 ans, pour partir à la conquête de la capitale comme assistant photographe. Avant son départ, ses amis de galère lui offrirent un appareil photo dernier cri (dérobé au studio photo du quartier). De cette dernière connerie d’adolescent, Benchetrit garda pour souvenir une ultime photographie de la banlieue qui s’étendait devant lui : « L’impression qu’au moment de déclencher, les immeubles, le béton, les néons, les rideaux de fer, les graffitis, les terrains vagues, les usines, les gens et le monde tout entier s’engouffreraient en moi. CLIC ».
Chroniques de l’asphalte, Tome 1 de Samuel Benchetrit (Julliard)
Disponible également le Tome 2 chez Julliard
Voyage d’Orient
16 décembre 2009 par Eloïse Trouvat
Classé dans Actus, Livres
© Arnaud Février/Flammarion
En 2004, un jeune auteur provoque la littérature française avec un énième débat sur la valeur de la fiction. Florian Zeller n’a alors que 25 ans. En plein chaos mondial, il remporte le Prix Interallié pour son troisième roman : La Fascination du pire. Une plongée captivante et inquiétante dans les bas-fonds du Caire, où le lecteur s’interroge autant que l’auteur sur la violence du monde d’aujourd’hui et sur l’art du roman.
La première page est un avertissement : « Ce livre est une fiction : la plupart de ce qui est dit est faux; le reste, par définition, ne l’est pas non plus ». Inquiétude. Dans quoi sommes-nous embarqués? A priori, nous embarquons, dès la page suivante, dans un avion à destination du Caire accompagnés d’un écrivain français (le narrateur) et d’un écrivain suisse (Martin). Ils partent assister à une série de conférences autour de la littérature française sous l’égide d’un Ministère quelconque. Dès le départ, le regard anecdotique du narrateur séduit l’esprit pour ses apartés familières, que l’on connait si bien pour les avoir nous-mêmes honteusement pratiqués. « De nos jours, c’est regrettable, les djellabas, les voiles et les avions donnent de drôles d’idées » lâche le narrateur d’un œil désabusé. Les deux auteurs sont coincés dans un avion après un certain 11 septembre, un guerre en Afghanistan et une débâcle mondiale où l’on parle à tout va « d’axe du mal ». Leur séjour dans les bas-fonds du Caire, à côtoyer la misère sexuelle de l’Orient et les fantômes des grands voyageurs littéraires d’autrefois, vont les amener à vivre une histoire folle et porteuse de questionnements inavouables par les temps qui court.
À l’époque de sa sortie, La Fascination du pire défraya la chronique. L’auteur se penchait sur un sujet d’actualité jugé « trop brûlant » et mélangeait les ingrédients sulfureux: le sexe, l’Orient, l’Occident. « Rien de mieux pour faire vendre » criera la critique qui s’évertuera à penser que Florian Zeller ne cherchait qu’à choquer les lecteurs. Quelques années plus tard, la lecture de ce roman s’avère fascinante parce qu’elle aborde des pans de notre histoire commune, complexes et consternants. Les personnages esquissés sont des occidentaux baignés dans un univers ultra-consommateur en tous genres. Lorsque ceux-là partent en pleine nuit à la conquête d’un Caire mythique, conté notamment par Flaubert dans sa correspondance, ils s’égarent dans un « désert du sexe » d’après les propres mots de Martin. C’est par lui que l’inquiétude s’immisce dès les premières pages. Suite à une altercation avec deux égyptiennes, qu’il prend malencontreusement pour des prostituées, le narrateur l’observe : « Il était furieux. Et j’ai vu dans son regard quelque chose de très menaçant, une haine, m’a t-il semblé, non pas contre ces deux filles mais contre l’humanité toute entière ». Alors que Martin s’obstinera à chercher le sexe promis par les pages des Milles et une nuit le narrateur, lui, observera son absence désastreuse et en tirera quelques conclusions. « Après des siècles de frigidité, d’ailleurs assez relative, l’Occident s’était peu à peu libéré de sa morale religieuse et de sa pudibonderie sociale », l’Orient, quant à lui, s’était enfoncé dans le gouffre de la morale religieuse.
Un roman contemporain
Au retour de leur voyage emprunt d’exotisme, Martin publiera un court roman sur leur escapade orientale. « Un roman réaliste, très contemporain, sans détour poétique ni réelle écriture, exactement ce que je n’aimais pas en littérature » commentera le narrateur après l’avoir lu. C’est ici que commence la complexité astucieuse de ce roman si particulier, reprenant une idée classique de la littérature : le roman dans le roman. Suite à la sortie de son livre, Martin sera victime d’un lynchage médiatique et de menaces diverses qui causeront sa perte, sous l’œil médusé de son compagnon de voyage. Une mise en abime perspicace quand on connait l’accueil fait au roman de Florian Zeller à sa publication. Ainsi, par un récit aux inquiétants parfums d’Orient, l’auteur provoque l’opinion en adoptant un ton subversif à la Houellebecq. Il s’amuse à percuter la pensée occidentale en plaçant le concept de roman au cœur de son intrigue. Dans la bibliothèque d’un ami, le narrateur relèvera une phrase gribouillé dans un ouvrage de Flaubert : « Un bon écrivain est celui qui nous amène précisément là où nous n’avons pas envie d’aller ». La phrase illustre parfaitement tout le roman. L’auteur emmène son lecteur très loin, au-delà du consensus habituel, en évoquant des convictions dérangeantes, pour son temps, sur l’islam, la frustration sexuelle, l’Orient et l’Occident. Or ces convictions sont-elles réellement celles du jeune auteur? Telle est la question que soulève l’écriture de Florian Zeller, qui ne cesse de jouer jusqu’à la dernière page avec cette ambiguïté. Une écriture fascinante parce qu’elle expose le pire.
La Fascination du pire de Florian Zeller (Flammarion)
Du BHL en Amérique
23 novembre 2009 par Eloïse Trouvat
Classé dans Livres
L’Amérique. La simple évocation de ce pays lointain, de cet ailleurs si propice aux rêves et aux possibles, déclenche une foule d’images dans les imaginations des citoyens de ce monde. Depuis sa découverte, elle n’a jamais cessé de fasciner. Décriée et admirée, ici et là, elle demeure, malgré la mondialisation, une terre incomprise ou mal comprise. Leitmotiv de la littérature française, elle a amené les plus belles plumes sur son sol. Qui est-elle? Douloureuse question à laquelle des écrivains français ont tenté d’esquisser une réponse. Parmi eux, un certain BHL.
Road Book
Désireux d’exposer sa propre réponse sur la question américaine, Bernard-Henri Lévy est parti faire un tour outre-Altantique sur la demande d’un des plus influents magazines américains The Atlantic Monthly. Nous sommes alors en 2005, plus rien ne va au pays des cow-boys. Le 11 septembre, l’Afghanistan, la guerre en Irak, les événements se succèdent, se ressemblent et font des Etats-Unis : un Etat de disgrâce. Le plus people des philosophes français part donc à la rescousse de la bannière étoilée. Il y a presque deux siècles maintenant, un autre philosophe français de renom était parti à la conquête des States. Non pas pour redorer le blason de cette nation en péril mais pour y dénicher les fonctionnements d’une nation où primait la liberté. Nous sommes alors en 1833, Alexis de Tocqueville publie De la Démocratie en Amérique. Philosophique, littéraire et politique, cette œuvre est devenue un ouvrage de référence sur la question américaine. American Vertigo, malgré ses efforts considérables, n’entrera point dans l’histoire comme son prédécesseur.
En 1833, les Etats-Unis sont, pour Tocqueville, un formidable laboratoire qui lui permet d’analyser les principes démocratiques à une époque où la France n’a pas encore trouvée les institutions idéales. En 2006, les Etats-Unis ne sont plus cette espace fantastique sur lequel on s’émerveillait jadis. La démocratie en Amérique se retrouve de plus en plus contestée malgré la bonne volonté de BHL à nous démontrer le contraire. L’auteur se veut le digne héritier de Tocqueville et se donne un mal fou à marcher sur la voie du grand philosophe. Hélas, malgré une introduction aux élans philosophiques et sociologiques, le développement s’égare dans des descriptions talentueuses mais dépourvues de toutes explications des événements. Formidable « road-book », American Vertigo se lit comme un roman et non comme un essai.
L’Amérique est autre
Sous la plume de BHL, on croise toute une Amérique, celle des célèbres et celle des petites gens, la plus touchante certainement. Malgré la pauvreté du débat, des recherches sur le vacillement de la démocratie en Amérique, BHL joue à merveille le rôle de reporter. Du visage inconnu de la veuve de guerre aux visages célèbres de Woody Allen ou Sharon Stone, tous parlent pour lui. L’auteur se contente de se promener dans tout le pays, des bordels du désert américain aux beaux quartiers new-yorkais, des inhumaines prisons américaines au Mont Rushmore, il traverse les qualités et défauts de ce pays unique sans les approfondir réellement, sans en chercher les causes et les conséquences (une crise mondiale peut être, non?). Le lecteur se console avec des descriptions éloquentes et plaisantes à lire où, hélas, l’auteur oublie de s’effacer de temps en temps, de faire abstraction de sa personne et de ses opinions. Face à un tel spectacle, BHL est un essayiste bien trop sage pour s’élever contre les défauts d’une Amérique puritaine. Son propos se complait dans la nuance : l’armée américaine a comme, dans tous les pays du monde, un visage contradictoire, les prisons américaines sont des endroits honteux mais la peine de mort n’est jamais abordée comme honteuse… BHL ne se veut pas à l’origine des vérités qui dérangent. Non, il ne souhaite pas se salir les mains. Il observe et nuance et c’est déjà beaucoup. On lui notera une qualité prophétique avec ce passage intitulé le « Clinton noir » où il rencontre un certain Barack Obama dont il écrit « Il faudra se souvenir de ce nom. Barack Obama. Le premier noir a avoir compris qu’il ne fallait pas jouer sur la culpabilité mais la séduction ». Ces quelques mots écrits en 2005 ne laisse pourtant aucunement entrevoir l’avènement d’un Yes, we can dans le reste de l’essai.
Curieusement ce voyage en Amérique prend des tournures finales de road-movie où les préoccupations sociologiques et politiques restent en suspens. Une fois le livre dévoré, il subsiste cet étrange goût d’amertume. La sensation d’avoir été dupé. D’avoir vu un jolie exercice de style mais aucune véritable matière à penser. La verve complexe du philosophe Tocqueville avait pour mérite à la fin d’être passionnante et enrichissante. On ne peut en dire de même du philosphe BHL.
American Vertigo de Bernard-Henri Lévy. Grasset.




















