L’Histoire d’une fausse blonde

31 août 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Actus, Livres

Dans l’imaginaire collectif, elle incarne la blonde suprême. Idole d’un jour, icône pour toujours, la belle qui voulait tant atteindre la perfection sur les plateaux de cinéma comme dans la vraie vie en a oublié de vivre tout simplement. Vivre pour elle. Pas pour les autres : les hommes, les réalisateurs et les studios. Starlette adulée d’Hollywood, elle a réussi sa carrière de femme-actrice, femme-objet, femme-fantasme au détriment de sa véritable ambition : être heureuse. Elle c’est Norma Jeane Baker, plus connue sous le pulpeux nom de Marilyn Monroe. Les initiales sont chaleureuses et charmeuses, une vraie création des studios des années 50. On ne naît pas star, on le devient. Marilyn sera devenue star par l’habile construction de son image et de son mythe. Un destin américain qui méritait bien un chef-d’œuvre de la littérature contemporaine signé Joyce Carol Oates. Parue en 2000, l’œuvre est rééditée aujourd’hui chez Stock pour le plus grand bonheur des amateurs de la plume lucide de l’auteure et des amoureux d’une certaine Norma Jeane et non d’une Marilyn. Elle s’intitule Blonde.

C’est un pavé de 992 pages. Ou plutôt un rêve qui débute en noir et blanc pour se terminer dans les couleurs violentes du Technicolor. Bon nombre de plumes se seront posées sur le mythe Monroe : des enquêtes sur sa mort survenue le 3 août 1962, des romans sur ses relations avec les Kennedy (Une Nuit avec Marilyn de Alina Reyes) ou son psychiatre Ralph Greenson (Marilyn, dernières séances de Michel Schneider). Le mythe aura cessé de perdurer sur le grand écran pour faire battre les cœurs en littérature.

Car il s’agit d’une œuvre de fiction. « Il faut donc lire Blonde comme un roman et non comme une biographie de Marilyn Monroe » précise Joyce Carol Oates d’entrée de jeu. Sa Blonde n’est pas un document historique sur Marilyn Monroe mais une fiction sur Norma Jeane Baker. Cette jeune fille pour laquelle l’auteure a littéralement craqué. Un coup de foudre dû au hasard. C’est en découvrant une photo d’elle âgée de dix-sept ans que l’écrivaine eut cette envie irrépressible de (dé)construire le mythe, entremêlant réussite et tragédie. À dix-sept ans Norma Jeane incarne le visage parfait de la petite américaine type, celle issue du prolétariat que rien ne prédestinait à devenir légende. Grâce et à cause d’Hollywood la jeune fille va se métamorphoser en star de cinéma et va en devenir le produit le plus abouti. Une métamorphose habitée par l’imagination transcendante de sa plume doublée d’une recherche consciencieuse des faits et de quelques bribes du journal intime où Norma Jeane écrivait des poèmes aux étranges allures d’appels au secours.

Récit dantesque au style haletant, on se cramponne à ces 992 pages comme à une vérité dissimulée par les studios. Tout est vraisemblable et pourtant tout est presque faux comme un décor hollywoodien. Même si le doute s’immisce à chaque page on finit par ne plus douter pour se laisser emporter par la fiction. On laisse alors sa chance à une histoire bien américaine : partir de rien pour arriver à tout. Telle est l’histoire incroyable de Norma Jeane Baker : petite fille née de père inconnu et de mère malade mentale, envoyée à l’orphelinat multipliant familles d’accueil et relations houleuses avec sa mère, puis devenue une jeune fille travailleuse et épouse parfaite à dix-sept ans pour terminer, à force d’ambition et de volonté, en star la plus aimée de toute l’Amérique. Celle des magouilles des studios, des années 30 et de sa crise financière, de l’Amérique d’après-guerre et de ses classes modestes, tout ce qui anime l’écrivaine depuis le début de sa carrière résonnent encore dans ce livre. Norma Jeane aura tout vécu.

Chef-d’œuvre littéraire aux allures de chroniques féministes, Blonde démonte le film d’une vie passée sous les lumières crues de la Cité des Anges. Pour la première fois, Marilyn retrouve son statut de femme et raye celui de femme-objet qui l’a tant amoché. Elle n’est plus fantasme mais ouvrière dans une usine pendant la guerre, femme au foyer, puis mannequin et actrice qui prend des cours d’art dramatique. Derrière les formes avantageuses de la belle se cachait une pensée torturée, tiraillée entre ce qu’elle désirait être et ce que les studios voulaient qu’elle soit. « Marilyn n’a ni à comprendre, ni à penser. Il lui suffit d’être. Elle est sensationnelle, elle a du talent, et personne n’a envie d’entendre des conneries métaphysiques sortir de sa bouche » répète un producteur véreux agacé par la volonté constante d’apprendre de Marilyn. La charmante petite idiote de l’écran passait en réalité ses nuits à lire Schopenhauer, à vouloir comprendre le monde et ses enjeux. Exploitée par les studios comme par les hommes, la Marilyn Monroe de Joyce Carol Oates est une héroïne seule contre tous que même l’amour ne sauvera jamais.

« On aurait dit qu’il y aurait que la caméra qui sache lui faire l’amour comme elle en avait besoin, et nous, nous étions des voyeurs hypnotisés » lâche un amant époustouflé face à sa prestation dans Niagara. Témoins ou acteurs de sa vie, ils l’ont laissé crever à petit feu dans son coin. À force d’être réduite à ce fantasme des « hommes préfèrent les blondes », les hommes de sa vie, salauds ou gentleman rencontrés en vrac dans le tourbillon hollywoodien, les Marlon Brando, Robert Mitchum, Cass Chaplin, etc. ou ce satané John Fitzgerald Kennedy, ont fini par la tuer.

Joyce Carol Oates a tout inventé et mélangé, pourtant dans la tête du lecteur c’est la vérité qui éclate. Une vérité romancée certes, mais dans laquelle un soir d’août 1962, on aperçoit une silhouette aux courbes connues dont les mots sonnent juste : la Mort sonne à la porte de Norma Jeane et en voyant son nom sur cette livraison express, ce cadeau du ciel, elle ria et signa sans hésiter. Ce simple geste, c’était tout elle. Ce soir-là c’est la délivrance qui sonne à sa porte, celle qu’elle avait compris auprès des lectures de Schopenhauer : « Celui qui se donne la mort voudrait vivre. Il n’est mécontent que des conditions dans lesquelles la vie lui est échue ». Avec ce chef-d’œuvre absolu, Joyce Carol Oates libère une seconde fois Norma Jeane de Marilyn Monroe.

Blonde de Joyce Carol Oates, Stock (Collection La Cosmopolite)

Sévère de Régis Jauffret : l’art de la fiction

18 août 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Actus, Livres

En février 2005, une affaire de meurtre défraye la chronique. À Genève, le célèbre banquier Édouard Stern est retrouvé abattu d’une balle entre les deux yeux. Ce qui passionne alors les médias ce n’est pas le meurtre mais ses conditions : Stern a été assassiné par sa maîtresse, Cécile Brossard, au cours d’une séance sadomasochiste. Curieux de l’âme humaine et de ses pires instincts, Régis Jauffret, écrivain à part dans le paysage littéraire français, s’empare de ce fait-divers à la médiatisation extrême pour en faire un roman au sang-froid hypnotique. Exercice de style fascinant.


« Je l’ai rencontré un soir de printemps. Je suis devenue sa maitresse. Je lui ai offert la combinaison en latex qu’il portait le jour de sa mort. Je lui ai servi de secrétaire sexuelle. Il m’a fait cadeau d’un revolver. Je lui ai extorqué un million de dollars. Il me l’a repris. Je l’ai abattu d’une balle entre les deux yeux. » C’est dans un style concis et sans compassion que s’ouvre le nouveau roman de Régis Jauffret. La femme dont le « je » sonne comme celui d’un monstre se fait appeler Betty lors de sa cavale. En réalité, elle se nomme Cécile Brossard et ce n’est pas un monstre : simplement un humain, parmi tant d’autres, prêt à basculer d’un moment à un autre vers les gouffres de la noirceur humaine.

Les Amants maléfiques

Cette maîtresse-narratrice sur laquelle Régis Jauffret s’épanche sans compassion, ni haine, livre sa version des faits et prend un malin plaisir à brouiller la chronologie de ceux-ci pour dérouter l’opinion de son interlocuteur. Interrogatoire, cavale, meurtre, relations avec son amant tout y passe dans un phrasé profondément angoissant et sidérant. Détenteur de cette passion destructrice, de ses raisons et de ses failles, le lecteur ne peut s’empêcher d’éprouver la sensation d’être face à un procès. Régis Jauffret libère la parole de la meurtrière en même temps qu’il confie à son lecteur les clés du drame.


Sa plume éclaire alors une histoire incomprise par l’opinion qui s’est simplement contentée de reprendre les termes  très vendeurs de « crime » et « sadomasochiste ». Jauffret, lui, va plus loin. Explorateur des tréfonds de l’âme humaine, il s’engouffre dans cette tragédie ni pour l’excuser, ni pour la condamner mais simplement la traduire. L’imaginer pour mieux la confronter à notre conscience. L’histoire sidérante de cette maitresse qui est la seule à détenir le cours des événements se veut plus subjuguante que n’importe quel banal reportage télé. Les événements sont dans ces pages surprenants parce qu’explorés à chaque mot, chaque idée. Le richissime et pervers banquier devient soudainement sous l’éclairage des mots employés par cette femme : un prédateur fou dissimulant une réelle faiblesse enfantine. Celui dont le pouvoir insubmersible faisait la une des médias apparaît dans les bras de sa maîtresse comme un empereur fou désireux d’être à la fois son bourreau et sa victime. Les amants maléfiques s’échangent les rôles au fil de leurs retrouvailles perverses et calculées, elle est sa secrétaire sexuelle, il est son jouet. Animé par un furieux besoin de destruction, ces deux-là semblent parfois habités par le sentiment amoureux, comme lors de cette courte escapade new-yorkaise où elle confie qu’il leur a alors « inventé le bonheur ».

Mais celle qui admet « avoir toujours eu l’air fausse » est allée plus loin sur la voie obscure de la destruction : elle est allée jusqu’au meurtre. Dans ce meurtre elle dit avoir mis de l’amour. « Son meurtre a été la conséquence d’un amour trop excessif » confie t-elle à un lecteur, qui peut-être ne l’aurait jamais entendu de la sorte dans la réalité. « J’ai peut-être préféré le tuer pendant l’amour pour lui épargner d’être assassiné dans la haine au fond d’une cave ou sur un terrain vague » telle est l’ultime défense de la meurtrière sous la plume consciencieuse de Jauffret.

L’art du roman

Alors que Régis Jauffret couvre le procès de Cécile Brossard pour Le Nouvel Observateur, une idée germe dans sa tête d’écrivain : il tient le sujet parfait pour un roman. Dans un préambule au sang-froid fascinant et à l’écriture franche, Jauffret apporte un éclairage sur la fiction qu’il juge grandement utile à l’ère du « tout polémique ». Le fait divers a souvent servi de matière au récit et non au roman (pour ne citer qu’eux, rappelez-vous du glaçant L’Adversaire d’Emmanuel Carrière ou du magistral de Sang-Froid de Truman Capote). Jauffret préfère au récit l’exercice du style et l’exploration de l’âme que permet le roman. Fabuleux mensonge où l’auteur est amené à mentir aussi bien qu’un meurtrier, le roman se traduit chez Jauffret par un hymne à la littérature, celle qu’il aime passionnément. Il suffit de l’écouter en faire, de manière ambiguë, les louanges pour saisir la portée de son art : « La littérature est voyou. Elle avance, elle détruit. C’est son honneur, sa manière d’être honnête, de ne laisser derrière elle pierre sur pierre d’une histoire dont elle s’est servie pour bâtir un tout petit objet plein de pages, une histoire à lire dans son lit, ou debout sur un rocher face à l’océan comme un Chateaubriand égaré dans une image d’Épinal ». Par l’aveu sans fioritures et d’emblée de son mensonge, Jauffret se dédouane habilement des accusations qu’auraient pu engendrer son ouvrage inspiré de l’affaire Stern. Une vraie création littéraire donc, dont la lecture est profondément troublante.

Sévère de Régis Jauffret (Le Seuil)



C’est quand le bonheur?

4 août 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Actus, Livres

Rien ne tourne bien rond dans notre société : tel pourrait être le constat fait par l’écriture de Carole Fives. Écrivaine et plasticienne, Carole Fives remporte en 2009 le Prix Technikart avec Quand nous serons heureux, recueil merveilleusement cynique de nouvelles où les êtres rêvent à une vie meilleure celle que l’on ose nommer « le bonheur ».


La Condition humaine

Sous la plume de la jeune écrivaine se succèdent personnages de la vie de tous les jours : ceux que l’on croise dans la rue, ceux que l’on côtoie au quotidien, ceux qui se rapprochent de nous-mêmes, des personnages dont on ose se dissimuler le mal-être et les défauts pour mieux se dissimuler nos propres failles. Fine observatrice, la plasticienne possède la première des qualités pour un écrivain : savoir ouvrir grands les yeux sur la condition humaine. Or même quand celle-ci n’est pas bien jolie à contempler, l’artiste tient bon et de sa plume concise et corrosive dresse, en seulement quelques paragraphes désabusés, un décor fracassant de vérité sur le commun des mortels.

Trente et une nouvelles sans hypocrisie, sans cadeau pour quiconque dans ce bas-monde. De la femme au foyer, en passant par l’homme qui rature sa vie, sans oublier la fan de David Bowie meurtrière et le photographe Rmiste, Carole Fives s’arrêtent sur tous ces êtres qui peuplent nos vies et qui sont parfois nos doubles. Ces enfants, ces hommes et ces femmes ont pour point commun de ne pas être heureux. Il leur en faudrait peu pour vivre mieux : un corps parfait, un amour parfait, un travail parfait, des enfants parfaits… Une perfection commanditée par une société qui inflige des « désirs qui affligent ». Chacune des histoires livrées se referment sur une chute étonnante et brillante. L’écrivaine précipite, en seulement 4 à 5 pages, ses anti-héros et héroïnes vers une chute inéluctable, parfois fatale mais toujours efficace. Ce principe de la chute, qui à chaque nouvelle vous fait vous accrochez un peu plus à ce récit incroyable (et impitoyable), fait figure d’antidote contre un monde qui tourne mal. Quand nous serons heureux aurait pu s’intituler « C’est quand le bonheur? ». Car c’est cette question toujours en suspens qui hante les pages et les personnages de cette œuvre.

La colère ou l’amertume de toutes les nouvelles se résume sous le discours de cette héroïne, celle de la nouvelle intitulée « Coquillettes-Jambon ». Femme au foyer, épouse dévouée et mère parfaite, elle n’a jamais appris à dire « non » alors sa réponse à la question entêtante du « c’est quand le bonheur? » elle l’a trouve dans la fuite. Un beau matin, elle part et meurt donc aux yeux des siens pour renaître à son propre regard. L’issue vers ce qu’elle considère comme le « bonheur » ne sera, hélas, pas la même pour tous les protagonistes de ces nouvelles mordantes de désillusions.

Nouvelles subtilement cyniques

À l’image de son photographe Rmiste paumé dans un vernissage où les personnages se croisent et se rencontrent avec le lot d’hypocrisie qui va avec, l’auteure de Quand nous serons heureux refuse la question du roman ou de la poésie, de la nouvelle et du fragment : « exit la question du genre, c’est de la littérature point ». La question dérangeante du bonheur se dévoile lors de l’ultime nouvelle intitulée : « Tes nouvelles Quand nous serons heureux ». Quelques pages pour saisir toute la portée de la littérature de Carole Fives où cette dernière s’imagine alors recevoir la critique d’une de ses amies ayant lu son recueil de nouvelles. Une mise en abyme malicieuse d’où il se dégage une dernière image sans compassion de notre monde et de sa littérature. Le discours de l’amie en question permet au lecteur de réfléchir une ultime fois sur ces récits de vie livrées par Carole Fives qui finalement forment une unique et même histoire : celle de notre société et de ses êtres qui n’ont pas la vie qu’ils souhaitent.

Par cette critique complètement truquée et faussée, l’auteure résume parfaitement l’esprit de son recueil. Éviter la compassion, pointer nos petites faiblesses, mesquineries et vanités en tous genres. « C’est pas parce que la vie est dégoûtante qu’il faut encore en rajouter dans un bouquin » lâche l’amie en question, une amie furax qui préfèrerai lire du Anna Gavalda, quelque chose de plus « subtil, drôle et plein d’espoir ». Elle rêve d’un auteur qui prenne son lecteur par la main, qui le chouchoute alors que son amie écrivaine, pendant 158 pages, plombe l’humeur de son lectorat avec ses histoires de gens qui ne sont pas heureux. L’amie conseille de penser «  stratégie » quand Carole Fives pense « vérité ».

La vérité dans ces pages est que l’humour nous sauve lorsque le bonheur se sauve ou ne vient pas, tout simplement. La vérité chez l’auteure n’est pas dans le fait d’insuffler une once d’espoir avec des personnages sans consistance mais insuffler une once d’espoir avec un bel accent de cynisme et en nous prenant, nous lecteurs, comme témoins privilégiés d’un monde affligeant où le bonheur n’est pas celui que l’on croit.

Quand nous serons heureux de Carole Fives (Le Passage)

La Traversée de l’été : un inédit de Truman Capote

12 juillet 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Actus, Livres

Qui n’a jamais rêvé d’un été à New York. Se baigner, avec allégresse et insouciance dans l’atmosphère ravissante d’une comédie américaine des années 50, s’emporter sur les pistes des dancings enflammés, courir les artères de l’île aux buildings et rêvasser au cœur même de l’Amérique fantasmée et idéalisée des années 50. Si vous regrettez éperdument l’époque des grandes comédies à l’américaine et aimez les mots pleins de vagues à l’âme, La Traversée de l’été de Truman Capote est faite pour vous.

Roman d’été et de ses élans de liberté, le manuscrit inédit du célèbre auteur de De Sang froid a été retrouvé, en 2005, dans une vente aux enchères. Le romancier cabotin aura fait traverser bien des épreuves à son premier roman. Âgé d’à peine 19 ans, Truman Capote vit alors à New York lorsqu’il en entame l’écriture. Avec la douceur sauvage de son jeune âge, il rédige l’histoire d’une jeune fille de la bonne société new-yorkaise, Miss Grady McNeil, qui épouse, autant par provocation que par amour, un gardien de parking prénommé Clyde. Sous la chaleur étouffante de Manhattan, l’histoire naturaliste esquissée par ses soins trouvera sa fin dans un drame éblouissant de beauté. Mais Truman Capote, insatisfait, n’en voudra point. Le manuscrit sera donc délaissé pendant près d’un demi-siècle.

Un jour arrive enfin où la jolie jeune fille de bonne société, Miss Grady McNeil, décide de sortir de l’ombre et de dévoiler son histoire au grand jour. L’histoire de l’adolescente qui devient femme, l’histoire d’un milieu social qui oppresse, l’histoire de l’amour interdit s’ouvre enfin au public après tant d’années de silence. L’héroïne de La Traversée de l’été sommeillait depuis bien trop longtemps, et son réveil sonna comme un coup d’éclat. Née dans un autre temps, celui où les demoiselles commençaient peu à peu à se dégager des corsets et des volontés parentales, l’histoire de la délicieuse Grady se voulait intemporelle et devait par conséquent séduire les lecteurs de notre temps.

« Tu es un mystère ma chérie » : tels sont les mots qui débutent le récit. Ils désignent la jeune héroïne de cette Traversée de l’été. Miss Grady McNeil a le profil type des héroïnes de Capote. Le lecteur, par bribes d’indices, se l’imagine possédant la même jolie frimousse que la mythique Holly Golightly. Certainement moins vénale que sa cousine de Petit-déjeuner chez Tiffany, Grady est une enfant séduisante par son caractère entêté et sauvage. Solitaire, elle prend plaisir à s’égarer loin des codes imposées par la société aux jeunes filles en fleurs. Dotée d’une énergie sauvage, la jeune fille de 17 ans se retrouve seule dans un New York accablé par la canicule. Ses parents étant partis pour l’été goûter au raffinement européen, Grady profite de l’occasion pour délaisser son luxueux appartement de la Cinquième Avenue pour les quartiers fiévreux de sa ville. C’est du côté de Broadway, qu’elle a rencontré Clyde, un jeune gardien de parking, rustre mais attachant.

Le coeur de Grady McNeil bat donc pour ce Clyde Manzer. Ces deux-là s’aiment mais de façon différente dirons-nous. Bonnie & Clyde du sentiment, ces deux âmes perdus s’égarent au fil des pages dans un New York vidé de la moitié de sa population et écrasé par la canicule. Un New York croqué à merveille par le parler évocateur de Truman Capote, qui par la finesse de ses descriptions fait naitre sous nos yeux les taxis jaunes, les briques rouges de Brooklyn et les vapeurs du métro. Lire Truman Capote, suivre ces deux amoureux dans le dédale new-yorkais, revient à se visionner une bonne vieille comédie américaine en technicolor. Sous nos yeux, Grady et Clyde étouffent dans leur domicile respectif, cloisonnés et prisonniers d’un univers bien trop étroit pour leur âme sauvage. On n’est pas sérieux quand on a 17 ans, Truman Capote le sait, alors il les fait s’évader vers les sphères de l’affranchissement.

Au-delà de la ville, hélas, c’est la vie tout entière qui se dessine sous la plume incisive de l’écrivain. Court récit, finement écrit, toujours tiraillé entre la tendresse et le sarcasme, le drame et la tragédie, La Traversée de l’été croise le chemin de thèmes universels. L’amour, l’amitié, les liens familiaux, la nostalgie et la tendresse sont au rendez-vous du premier écrit d’un des plus célèbres écrivains américains du siècle dernier. Derrière l’aventure ravissante de Grady surgit la tragédie de la fin de l’adolescence : « c’en était fini de l’enfance. Longtemps elle avait refusé de l’admettre ». L’aventure estivale fut la clé vers la voie adulte, celle à laquelle Grady se refusait dès le début du récit. Celle à laquelle elle se refuse dans un ultime soubresaut en grillant les feux rouges de la Troisième Avenue, les yeux indifférents face à la mort prochaine.

Le premier roman de Truman Capote se clôture sur un drame tragique. Une fin à l’image de ses œuvres. Des œuvres où le plus clair du temps la vie est tellement monotone que cela ne vaut même pas la peine d’en parler. L’écrivain préféra donc évoquer, dans ses écrits, comment on s’y révolte comme on fait avec les moyens du bord. On boit, on danse, on sort, on flirte dans les romans de Truman Capote, mais au final on n’y peut rien à cette satanée vie, ou du moins pas grand chose. Tour à tour frivole et grave, La Traversée de l’été illumine une énième fois l’œuvre de Truman Capote car elle est la première pierre à cet édifice majeur de la littérature.

La Traversée de l’été de Truman Capote (Grasset)

La Machine infernale de Claire Castillon

2 juillet 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Actus, Livres

La rupture est sa matière favorite. Celle où elle excelle malgré elle, celle sur laquelle elle a bâti son œuvre. L’œuvre d’une toute jeune écrivaine qui ne peut éviter la machine diabolique qui survient en elle à chaque rupture, chaque déception, chaque douleur. Cette machine diabolique chez Claire Castillon n’est autre que sa plume, son imaginaire monstrueux qui ne peut s’empêcher de s’emparer du réel pour en produire un livre, une histoire montée de toutes pièces… ou pas. Les Cris est le récit de cette machine infernale, machine à écrire qui l’habite et fait d’elle, à chaque instant, une victime consentante. Une charmante victime qui vit dans l’impossibilité de se détacher du charmant petit monstre qui habite en son for intérieur.

© Patrick Swirc

Les années 2000 ont été les témoins, craintifs et critiques, de l’apogée des romancières d’un genre nouveau : des écrivaines incapables de distinguer leur vie sentimentale (et sexuelle) de leur vie littéraire. Alors que Christine Angot contait (et comptait aussi) ses multiples amourettes à l’aide d’une plume sévère à l’égard des acteurs de sa vie, Claire Castillon, elle, fabriquait ses douleurs avec une plume à double tranchant. À la fois cynique et comique, les huit romans de Claire Castillon forment une petite musique nouvelle et moderne dans le paysage littéraire français. Avec une écriture piège, vive et cruelle, la trentenaire signe, avec Les Cris, un drame fabriqué de toutes pièces où la question n’est pas seulement celle du couple et de l’amour, mais de l’écriture du moi.

Les Cris débutent dans le bruit de la déflagration, de l’immense peine de cœur, banale et vue de multiples fois en littérature contemporaine. « Il s’agit d’une rupture, en d’autres termes, d’une formalité » lâche la narratrice. Elle en a vu d’autres, elle le sait, il faut aussitôt prendre les choses en main et les transformer, « c’est habituel, il va ainsi du traitement de mes déchets ». La narratrice est loin d’être tendre avec elle -même mais surtout avec les hommes. Elle ne veut pas être une de ces poupées pleurnicheuses, non, elle veut être autre chose : le monstre par exemple. La victime n’est pas un rôle taillé pour elle. Elle est de la carrure des bourreaux. Les pages se suivent, pleines à craquer de mots durs et froids, et le lecteur sera le témoin de cette montée en puissance de la sorcière qui agite l’écrivaine.

Sans scrupule, la plume de Claire Castillon conduit à la folie de son moi intérieur. Elle aime les ruptures, elle s’en nourrit tel un vautour à la recherche de nouvelles proies faciles. Elle chérit tellement cette mélodie douloureuse qu’est la rupture, qu’elle la fabrique pour mieux en calculer les dégâts et les blessures qu’elle peut infliger. Parce qu’elle déjà a vu, côtoyé, apprivoisé une centaine de fois ce modèle d’homme qui largue sans explication, quitte par lâcheté et ne tient aucunement ses promesses d’amour. L’écrivaine cherche dans sa conception acharnée de la rupture un nouveau modèle d’homme, un homme capable « de lui faire face sans se ratatiner ». Elle provoque cet idéal, elle le crée de toutes pièces pour son pur plaisir. En alignant les phrases vives, les chapitres courts et les monstruosités, l’imagination de Claire Castillon vous saute à la gorge par surprise. Devant nos yeux de lecteurs, nos âmes sensibles, elle enfante avec impudeur de son drame. Contraignant à lire pour nous, il se révèle contraignant à vivre pour elle. Mais les pages s’enchainent à vitesse folle, et les images de la monstrueuse rupture avec, salvateur par sa force textuel.

« Le monstre textuel me comble » lâche la narratrice possédée par une force plus forte qu’elle. Le cynisme et la méchanceté de cette bête qui vit dans l’ombre de l’écrivaine déstabilise le lecteur avant de le conforter par sa chaleur, sa présence, sa fidélité. Claire Castillon parle alors d’une « machine de guerre », le lecteur le ressent plus comme une vengeance suprême. Pas de perte de temps à se lamenter, Castillon dévorée par son monstre textuel, qui « se nourrit de son pire », surmonte sa peine par l’écriture perdue dans le huis clos d’un appartement parisien. Aux fameux « cris », l’écrivaine préfère se taire, garder ce silence enfermé dans sa bouche, pour mieux crier les mots sur les papiers.

Roman sur la rupture amoureuse, Claire Castillon dessine avec Les Cris une rupture fracassante avec les récits classiques sur la séparation. Plus maligne que les autres, dotée de son fantasmagorique monstre textuel, elle préfère sa pulsion de destruction par l’écriture que la traditionnelle pulsion de destruction par les larmes, la dépression, les disputes et les cris. La jeune écrivaine s’affirme alors plus mature que ses consœurs en utilisant sa condition de romancière pour prendre le pouvoir sur la rupture. «J’écris pour enterrer pelleté après pelleté les mâles sans vérité, sans dignité, sans grâce» confie la narratrice Castillon, dans un morceau de bravoure final, où elle cherche en vain par son récit intimiste à tuer les mâles. La destruction du sentiment, chez elle, mène tout droit à la construction d’un livre, un livre où l’écriture est méthadone du sentiment.

Les Cris de Claire Castillon (Fayard Roman)

When You’re Strange : la légende de Big Jim continue

8 juin 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Actualités, Cinéma

Il a vécu moins longtemps que le Christ mais plus que James Dean. Idole des seventies, avec son déhanché sulfureux et sa musique psychédélique, il s’est vu sacrifié, lui aussi, sur l’autel de la jeunesse et de ses idées déraisonnables. Il fut très certainement à cette époque la peur de nos grand-parents, l’idole de nos parents et puis il reste sans nul doute un mythe dans nos petits esprits désillusionnés de gosses des nineties. Ce type est une légende comme seul le rock sait nous en servir et que le cinéma aime à sortir de ses cartons de temps en temps. Sur le grand écran mercredi prochain, la légende se nomme Jim Morrison et se donne tout entière une nouvelle fois, pour le plus grand plaisir des passionnés comme des novices des Doors, dans le When You’re Strange de Tom DiCillo.


En 1991, l’acteur Val Kilmer prêtait ses traits au personnage de Jim Morrison dans l’autobiographie psychédélique du groupe phare des années 60 : The Doors. Oliver Stone réalisait alors un biopic tumultueux à l’image du leader du groupe, le mythique Jim Morrison. Une vingtaine d’année plus tard, les chanteurs de rock cultes sont devenus des personnages parfaits pour faire tourner le monde des biopic (et les caisses avec). Pourtant ces artistes, que les mémoires ne sont pas prêtes d’oublier, n’ont point besoin d’un quelconque biopic, où une pâle copie d’acteur s’évertue à les mimer, pour faire survivre leur mythe. Jim Morrison n’a besoin de personne pour exister dans les mémoires, sauf de lui-même…

Dans ses dernières années de vie, le leader des Doors s’est amusé à tourner des images ici et là de sa gloire, de sa déchéance, de sa vie de groupe et de sa solitude. Avec ces images inédites et bien d’autres, Tom DiCillo ouvre la porte sur l’inconnu et le connu. Deux notions chères à Jim Morrison qui baptisa son groupe en hommage à un livre d’Aldous Huxley, Les Portes de la perception. L’artiste justifiant son choix par sa volonté d’être cette porte vers la perception : «Il y a le connu. Il y a l’inconnu. Et entre les deux, il y a la porte, et c’est ça que je veux être» déclarait-il. Ainsi le documentaire slalome entre ces deux endroits que Jim Morrison a côtoyé tour à tour : l’ombre et la lumière, l’intimité et la scène, la poésie et les frasques. Ce When You’re Strange n’échappera certainement pas à la linéarité du documentaire sur l’épopée des Doors. Naissance du mythe, apothéose et déchéances par l’alcool et le sexe viendront certainement alimenter le récit impressionnant de l’histoire du groupe . Destin commun à bien d’autres groupes de rock mythiques…

Les Doors possèdent toutefois ce petit plus indémodable. Petit plus de sexe, de drogues, de légende et de rock’n'roll, ce petit plus d’être coincés dans une époque bien trop étroite pour cette envie soudaine et utopique de liberté absolue qui secoua alors la jeunesse américaine. Aussi, des années plus tard, des années après la disparition de Morrison et de cette soif absolue de liberté, on ne peut être qu’agité à son tour en observant les images d’archives que nous livre la formidable bande-annonce de When You’re Strange de Tom DiCillo. Des premières images digne d’un exaltant road-movie à l’américaine, didactique et poétique, où un Jim Morrison abimé, gras comme son idole (un certain Elvis), le cheveux long et ébouriffé, roulant dans le désert américain, vers un inconnu, pire ou meilleur, nous apprendrait ce que c’est la vraie vie!

Avec la fougue propre à sa jeunesse, il y déclare tel un fantôme à jamais présent : «Si les portes de la perception étaient nettoyées, tout apparaitrait à l’homme tel que c’est : infini». L’infini du mythe qui ne peut mourir dans les oubliettes du star système. L’infini d’une Amérique toute paumée entre le conservatisme de sa guerre du Vietnam et la soif de liberté -sexuelle et idéologique- qui l’anime. Enfin le talent infini d’un mythe nommé Jim Morrison conté ici par la voix d’un fan absolu, un Johnny Depp au rôle de narrateur épatant, qui est fin prêt en ce mercredi 9 juin, à nous faire devenir des «Riders on the storm» («passagers de la tourmente»), le temps d’un documentaire, et de faire résonner en nous une énième fois les préceptes de Big Jim : «The world on you depends. Our life will never end» («Le monde ne dépends que de toi. Jamais notre vie ne finira.»). Message parfaitement reçu, Jimmy

Site Officiel du documentaire When You’re Strange

Paris-Toulouse, ou 6H06 pour ne plus oublier de vivre

7 juin 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Livres

Sur la couverture des jambes dénudées viennent semer le trouble sur le titre : Les Poissons ne connaissent pas l’adultère… Évidemment, avec un titre pareil, on se demande quel livre on tient entre les mains. Vous pensez être malencontreusement tombé sur un ouvrage spécialisé sur la reproduction de l’espèce des fonds marins, mais heureusement pour vous, vous faites fausse route! Les Poissons ne connaissent pas l’adultère n’a strictement rien à voir avec les poissons. En réalité, il a plus à voir avec l’adultère. Pour être précis, il est question dans cet ouvrage d’un voyage fantaisiste sur la vie, d’un formidable roadtrip sur les rails le temps d’un simple trajet Paris-Toulouse, le temps pour Carl Aderhold, l’auteur, d’épingler toutes formes d’imposture et de prôner la liberté de chacun.

© Delphine Jouandeau

Belle plante pour belles idées

Après le succès en 2007 de Mort aux cons, Carl Aderhold revient cette année en librairie avec un nouveau titre abracadabrant : Les Poissons ne connaissent pas l’adultère. Spécialiste en histoire et littérature du XVIIIe siècle, l’écrivain aurait pu être tout simplement spécialiste de l’âme humaine. Aussi, pour ce nouveau récit, Carl Aderhold semble avoir promené son fameux miroir sur les rails d’un Corail, comme il en existe partout en France. Un train aux allures de théâtre de la vie où se jouent, dans chaque compartiment et chaque gare, les grands drames et grands bonheurs de l’existence. Un Corail, lieu précieux pour l’écrivain canaille qu’est Carl Aderhold et dans lequel il a su trouver de vastes sources pour son imagination!

Sauter dans un train, un beau matin. Tout quitter. Tout plaquer sur un coup de tête, le pavillon de banlieue comme la famille qui gueule à tout va. À l’aube de ses quarante ans, Valérie réalise le rêve de toutes les ménagères de moins de 50 ans. Sans le cadeau loufoque de ses copines -un relooking digne des pires télé-réalité- elle n’aurait jamais eu le courage de claquer la porte de son médiocre boulot et de sa maison. Alors oui, elle, la caissière un peu ronde et pas trop jolie, à la nouvelle garde robe sexy et à la volonté démesurée, est montée dans le Corail pour Toulouse sans savoir où aller et surtout pourquoi y aller. Tout ce qu’elle avait en tête en s’installant dans le compartiment pleins de personnages divers et variés c’était de réveiller la Belle au bois dormant qui sommeille en elle depuis des lustres. La faire vivre à 100 à l’heure et seule contre tous, et pour mieux marquer le début de cette nouvelle vie, Valérie a décidé de changer de prénom. Désormais, elle sera Julia. Oui c’est sorti comme ça : Julia comme Julia Roberts, son actrice préférée, persévérante dans Erin Brockovich et sexy dans Pretty Woman. Et surtout belle  à chaque plan.

Train de vie

Si Carl Aderhold séduit son lecteur à chaque nouvelle page c’est par la fureur de vivre de ce personnage principal, une femme lasse des mélodrames familiaux qui se transforme au fil des 6hO6 de trajet Paris-Toulouse en jolie plante éclatante. Une femme qui se libère de toutes les prisons que la vie lui a imposé (boulot, mari, famille) et qui aimerait par la même occasion libérer la terre entière ou du moins tous les passagers de ce Corail. Le lecteur peut pressentir en elle, à chaque instant, ce désir naïf de s’en sortir, de révolutionner sa vie et celle des autres. À bord de ce Corail comme il en existe des centaines en France, tout devient possible, non pas par un mauvais slogan politique, mais par la volonté des êtres humains, l’engagement et la force de vivre des passagers que la vie n’a pas épargné.

Des regards se croisent, des paroles sont échangées et l’amour distribué avec : Colette, la vieille dame amoureuse de deux hommes, Germinal, le contrôleur anarchiste, Vincent, le timide spécialiste des bestiaires médiévaux, un couple de chercheurs, un éternel dragueur, une chorale déjantée, un clandestin faussement sourd-muet… Tous sont embarqués dans ce train, dans ce théâtre de la vie que Carl Aderhold épingle avec un humour décapant et une tendresse désarmante. Les histoires se croisent pour ne former au final qu’une seule et même histoire, celle de l’humain, avec ses hauts et ses bas, avec ce qu’il a de meilleur (la générosité envers un clandestin ou envers une femme bafouée) ou de pire (les séances d’adultère dans les compartiments ou la peur et le jugement de l’autre, de ce qui est étranger). Embarqué dans ce train infernal, où les aventures et les dialogues fantaisistes font plaisir au cœur, le lecteur sort, au même titre que l’héroïne du roman, transformé par ce long périple où chaque gare de la ligne est un pas de plus vers la liberté. Le sujet est léger comme l’air, parfois teinté de trop grandes et belles idées caricaturales sur la vie et sur les choix qu’elle nous impose, et pourtant on y adhère pleinement parce que grâce à Carl Aderhold, et à ses 319 pages, on aura voyagé avec plaisir sur les rails de la vie en respirant à pleins poumons l’amour, l’amitié, l’engagement, la générosité et la liberté dont cette vie courte et unique est habitée. Sûr qu’après une telle lecture vous ne regarderez plus le train comme avant.

Les Poissons ne connaissent pas l’adultère de Carla Aderhold (JC Lattès)

La Guerre d’Algérie et ces hommes…

3 juin 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Actus, Livres

C’est l’histoire d’une guerre sans nom. Une petite guerre honteuse sommeillant avec peine dans les livres d’Histoire, juste à côté d’une guerre victorieuse. L’histoire tragique de la Guerre d’Algérie, à la blessure éternellement vivace, commence peu à peu à délier sa langue dans les salles obscures ou les librairies. Le romancier Laurent Mauvignier s’est emparé de cette guerre sans nom et de ses non-dits qui pèsent sur les mémoires collectives pour écrire l’un des rares romans sur la Guerre d’Algérie. Roman magistral, Des Hommes conte l’histoire de gamins partis un beau matin sous le soleil marseillais pour défendre la mère patrie de l’autre côté de la Méditerranée, et qui ont vu en quelques mois leur destin se briser par l’horreur de la guerre… l’horreur commise par des hommes.


Dans le pays, tout le monde surnomme Bernard, Feu-de-Bois. Bernard est un être inflammable, brûlé à vif par l’alcool et par la vie. Effrayant et seul contre tous, un soir après une fête de famille, Bernard rejeté une nouvelle fois par les siens, part chez Chefraoui et sa famille pour casser du « bougnoule », comme jadis ça se faisait là-bas. Ce soir-là, personne ne comprend l’ignominie de son geste. Seul Rabut, son cousin semble comprendre la tragédie qui se joue. Une tragédie venue directement de leur passé commun. La nuit du drame, Rabut se remémore la vieille histoire de leur jeunesse abattu en plein vol. Une jeunesse assassinée là-bas en Algérie, la France si vous préférez, la France colonialiste. Un soir sur le quai de la Joliette, Bernard laisse derrière lui son cocon familial et voit pour la première fois la mer. De l’autre côté de la Méditerranée l’attend la guerre sans nom.

Et ta blessure où est-elle?

Laurent Mauvignier a conçu son histoire comme une tragédie, une tragédie ancestrale d’hommes partis un beau matin pour défendre leur patrie sur une terre qui n’était pas la leur. En débutant son histoire bien des années après la fin de la Guerre d’Algérie, Mauvignier marque d’entrée sa volonté de dénoncer cette guerre de tous les tabous dont les cicatrices béantes ne sont pas prêtes de se refermer. Le romancier, dont le père a fait l’Algérie, note parfaitement à quel point cette guerre silencieuse est un tabou pour le cinéma ou la littérature parce qu’elle n’est tout simplement pas terminée dans les esprits. « Et ta blessure où est-elle? », cette question du poète Jean Genet ouvre le récit comme on ouvrirait un album souvenir. La recherche de cette blessure, celle de milliers d’hommes, sera la quête de Laurent Mauvignier à travers son bouleversant roman.

Avec une prose étonnante et organique, Mauvignier nous conte l’histoire d’un silence. Celui d’une guerre sans nom et de ses acteurs, de chaque famille et coeur de la politique de l’époque. « La vérité c’est que le passé, on n’en parle pas, il faut continuer, reprendre sa vie, il faut avancer. Et lui était resté seul à les entendre dire et redire comme une incantation ou une prière : refaire sa vie » tel est le douloureux constat que fait Rabut sur le vécu de son cousin Bernard. Bernard est devenu Feu-de-Bois parce qu’il n’a pas eu la force de « refaire sa vie ». La guerre, cette connerie, personne n’en voulait… alors Bernard a dû la garder pour lui comme tant d’autres. Lui qui, dans son camp de regroupement, pensait parfois face à l’horreur que tout pouvait être faux. Qu’il ne fallait croire personne. Que l’on mentait partout. Hélas, on ne lui a pas menti sur l’horreur dont est capable l’âme humaine.

Quels sont les hommes qui peuvent faire ça?

« Quels sont les hommes qui peuvent faire ça? » telle est la question qui ère dans la conscience de Bernard au moment des faits. À travers les interrogations et les confessions de ses personnages, Mauvignier persuade le lecteur de la complexité indéniable que r eprésentera à jamais la Guerre d’Algérie dans les mémoires. Par la force de son anti-manichéisme avéré, il fait de l’humain le sujet même de son écrit. L’intrigue n’est pas un lot banal de situations typiquement liées à la guerre mais la juxtaposition de faits auxquels viennent s’ajouter les réflexions personnelles des acteurs des faits. Ainsi par le témoignage poignant de ces personnages, Laurent Mauvignier s’empare d’un mal commun à la guerre et à la littérature. Comme l’a fait récemment Yannick Haenel avec Jan Karski, Mauvignier entrouvre cette plaie géante de l’humain, prisonnier de l’Histoire et de ses choix, qui pose dans une dernier cri cette interrogation face au crime collectif qu’est la Guerre d’Algérie mais aussi toutes les guerres : que reste t-il de l’homme dans un tel chaos?

A priori il ne reste pas grand chose de cet homme, le Mal l’a emporté à jamais comme tant d’autres. En étouffant tous ceux qui ont osé penser un jour qu’en Algérie « on était comme les Allemands chez nous » et qu’on ne valait certainement pas mieux que les occupants nazis. La comparaison fait froid dans le dos pourtant elle sort tout droit de la bouche de Bernard, notre anti-héros, qui avait renoncé à croire qu’il s’agissait d’une guerre « parce que la guerre c’est toujours des salauds qui la font à des types bien et que là les types bien, il n’y en avait pas ». « C’était des hommes c’est tout » écrit l’écrivain. Des hommes dont il n’excuse aucunement les actes, mais qu’il remet en situation pour interpeller son lecteur, qui lui aussi doit avoir dans un vieil album de famille la photo d’un jeune homme parti faire la guerre un beau matin sous le médiocre prétexte d’un drapeau, d’un idéal quelconque ou d’un soi-disant projet de civilisation. Les situations dépeintes par Mauvignier conduisent tout droit au drame et à l’enfer. Camarades abattus. Fellagas torturés. Jeunes filles violées. Villages détruits. Population apeurée. Cris des canons et odeurs des corps calcinés, et une dernière question qui s’échappe de ses situations, une dernière tentative de survie : « Je voudrais savoir si l’on peut commencer à vivre quand on sait que c’est trop tard » demande Rabut au petit matin. Hélas, non. Et il le sait. Le Mal est fait.

Des Hommes de Laurent Mauvignier (Les Éditions de Minuit)

Histoire(s) du cinéma : Godard et Cannes

18 mai 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Actualités, Actus, Cinéma

«Suite à des problèmes de type grec, je ne pourrai être votre obligé à Cannes. Avec le festival, j’irai jusqu’à la mort, mais je ne ferai pas un pas de plus. Amicalement. Jean-Luc Godard». Il n’est pas venu. Il a préféré ce modeste mot, cette tournure interrogatrice pour répondre de ses actes. Non, Jean-Luc Godard n’est pas venu à Cannes présenter son nouvel opus Film Socialisme, sélectionné dans la catégorie Un Certain Regard. Pour s’excuser de son absence, il a fait parvenir ces quelques mots profondément godariens auprès de Thierry Frémaux, Délégué Général du Festival de Cannes. Des mots que l’on s’empresse de relayer dans toutes les grandes rédactions. Des mots que l’on interroge, que certains ironisent et que d’autres comprennent. Les festivaliers sont déçus et les journalistes le sont plus encore. Car JLG est le meilleur prometteur de son œuvre.
Dans les années Nouvelle Vague,
JLG arpentait la Croisette sous son allure timide, le regard dissimulé par des mythiques petites lunettes noires. La Croisette n’était déjà pas faite pour lui. Trop de starlettes et de superflu certainement. Pourtant la Croisette l’aimait, lui, le génie agitateur qui, avec les siens, révolutionna le cinéma hexagonal et fit tomber le rideau du Festival de Cannes de 1968 pour de vrais idéaux. Cette année-là, Godard et les siens (les compagnons de route des Cahiers du Cinéma) refusaient la société gaulliste et par la même occasion le cinéma comme marchandise.


Mais il est loin ce temps où la voix du cinéaste JLG résonnait dans la tête des cinéphiles. Sa parole a parfois, hélas, dépassé ses films, sûrement parce que la société est plus capable d’écouter le jeu verbal de JLG que d’aimer son cinéma et d’en comprendre la portée visionnaire. Le cinéaste dÀ Bout de souffle, beau parleur et voyou génialissime, s’est soumis aux tourments du temps. À travers sa vraie gueule de cinéma et son franc-parler ce sont des centaines de séquences cultes qui parlent mais surtout une certaine idée du cinéma. La sienne. Un cinéma sans cesse en mouvement et toujours à l’écoute des vicissitudes de notre temps.

Alors oui, Godard n’est pas venue frôler le tapis rouge, les starlettes de pacotille, les caméras avides d’images et le luxe nauséabond de la Côte d’Azur. Tout le monde est un peu peiné de la situation. L’équipe du Festival et ses producteurs sont déçus. La presse aussi. Ils loupent tous un joli buzz assuré par la verve godarienne. Godard, lui, dans son coin retiré en Suisse, doit certainement être attristé de la situation. Seul sur sa planète cinéma, il observe une nouvelle fois ce monde en faillite qu’il aime tant à filmer. Il a beau faire, il a beau questionner sans cesse pour nous ce qui nous échappe, son cinéma continue à nous échapper à ses yeux… hélas, pour nous.

Des semaines que l’on attendait sa venue. Mais voilà, la réalité est que le démiurge filou de Pierrot le fou est devenu grave parce que son monde est devenu grave. À 79 ans, JLG est peu-être lasse de cette basse mascarade. Alors il se refuse peut-être une dernière fois aux méandres du cinéma cannois mais ne se refusera jamais à sortir sa petite caméra pour tourner des films qui cherchent la joute polémique et l’éveil des consciences endormies depuis des lustres. Lui, le libérateur de de nos attentes et normes visuelles vient à nouveau nous affranchir à grands coups d’images de nouvelles manière de montrer pour faire comprendre. Alors il est grand temps de comprendre un peu, de se moquer de l’absence de JLG sur la Croisette et de se ruer dans une salle obscure (ou sur Filmo.TV, où Film Socialisme est diffusé en avant-première sur Internet). Godard n’est pas là mais son Film Socialisme est là, posé face à nous dans toute sa complexité et son flot d’images. Alors que les idéaux se meurt et que Godard n’y croit plus trop non plus (lire la très belle interview dans Télérama), la pellicule continue de tourner pour lui et pour nous tous… Film Socialisme… Chut… ça commence….


Bienvenue dans la France d’en bas

11 mai 2010 par Eloïse Trouvat  
Classé dans Livres

Dès mois que l’on entendait parler d’elle. Au bureau ou au bistrot du coin, entre amis ou en famille, elle était sur toutes les lèvres. « La crise », on ne parlait que de ça. À croire qu’elle était l’unique coupable de l’effondrement de notre monde. Face à cette litanie entêtante de la crise, Florence Aubenas, grand reporter, a voulu faire son boulot de journaliste : répondre à la question « qu’est ce que la crise? » en allant chercher les réponses à la source. C’est ainsi qu’à l’heure où certains pointaient au chômage et d’autres réformaient le pays, la journaliste du Nouvel Observateur a pris un congé sans solde, quitté sa famille et ses amis pour vivre dans la France de tout en bas. Contrats précaires, rendez-vous Pôle Emploi et exploitation maximale seront son quotidien pendant six mois. Cet autre monde, Florence Aubenas le raconte dans Le Quai de Ouistreham. Récit bouleversant d’une autre vie. Celles de millions de Français.

© Patrice Normand/Temps-machine

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